Guérir en comprenant les messages de nos malaises et de nos maladies : Le grand dictionnaire de la métamédecine

Claudia Rainville, Montréal, Éditions Québécor, 2011.

Une critique de Sophie Mangado 

La malaria ? Question de « fréquence vibratoire ». La dysenterie ? De dictature. Le Sida ? De peur et de culpabilité. Ces deux-là reviendront d’ailleurs ad nauseam au ban des accusés de Guérir en comprenant les messages de nos malaises et de nos maladies. Scanner d’un nouveau venu au rayon croissance personnelle des librairies et – plus déconcertant – des bibliothèques.

Tout un programme proposé par Claudia Rainville, « spécialiste de l’intervention psychosomatique ». Autoproclamé Grand dictionnaire de la Métamédecine, son pavé promet au lecteur les remèdes à tous les maux, à grand renfort de préceptes hasardeux. « Je suis bien consciente à quel point ce livre est fabuleux », déclare sans ambages l’auteure en avant-propos. Effectivement, au fil des quelque 600 pages on fraye avec le fantastique et l’invraisemblable. Le postulat est simple : comprendre les causes de nos maux est le premier pas vers la guérison. Claudia Rainville ne se targue pas de l’avoir inventé et reprend Hippocrate : « Si tu es malade, cherche d’abord ce que tu as fait pour le devenir ». L’appliquant à n’importe quel « problème de santé », notre « psychothérapeute éclairée » livre les clés de la guérison, rien de moins.

L’homosexualité, dont on se surprend qu’elle figure parmi un « grand dictionnaire » répertoriant 1300 « malaises et maladies », tiendrait à un arrimage défaillant du yin et du yang. Et l’auteure de s’empêtrer dans une tentative d’explication pour le moins opaque. « L’homosexualité n’est pas une maladie en soi ». Nous voilà rassuré. Si ça n’est pas une maladie, on en déduit qu’il doit s’agir d’un « malaise », et pas des moindres puisque plus de trois pages y sont consacrées, alors que dans l’ensemble il n’en faut pas plus d’une à Claudia Rainville pour régler ses « cas ». Une fois passée la théorie de la « loi de la polarité », elle nous propose cinq histoires de vies cassées, de traumatismes de l’enfance d’où résulterait l’homosexualité des protagonistes. Hum… « Alors, docteur, l’homosexualité : ‘‘problème’’ (de santé) ou pas ? », a-t-on envie de demander. On reste pantois devant la façon dont l’auteure clôt ce chapitre. Parce que les homosexuels éprouveraient une intense culpabilité, on ne devrait pas « être surpris qu’ils constituent le groupe le plus atteint par les MST (maladies sexuellement transmissibles, ndlr) et par le Sida ».

Sans queue ni tête

Après avoir lu ça, on ne résiste pas à la curiosité de découvrir les dessous du Sida et des MST. Ces dernières « résultent très souvent de culpabilités sexuelles, culpabilités en lien avec des croyances provenant de notre éducation religieuse ou familiale, d’avoir eu des rapports avec une personne du même sexe ». Édifiant. Le raisonnement est partiel autant qu’erroné. « On peut remarquer que les partenaires vivant une relation de couple harmonieuse (…) sont rarement sujets à ces maladies. » De là à en déduire que les MST seraient l’apanage d’homosexuels incapables de vivre une relation harmonieuse… Mais la solution, docteur, la clé ? La culpabilité, bien entendu (ad nauseam, on avait prévenu) ! Un « sentiment de honte » suffirait pour contracter une MST. Apprivoiser un tel sentiment est-il gage de guérison ? La fable ne le dit pas.

« Il faut distinguer séropositivité et Sida », apprend-on un peu plus loin. Jusqu’ici tout va bien, mais ça se gâte vite. « On peut être positif (au test de dépistage, ndlr) dans un pays et négatif dans un autre. » Ah bon. « La peur, l’angoisse ou les traitements peuvent avoir raison de notre système immunitaire et nous conduire vers ce syndrome d’immunodéficience acquise que l’on nomme Sida. » Heureusement, les questions clé arrivent, salvatrices : « Ai-je vraiment dit : ‘‘OUI à la vie !’‘ ? (…) Dois-je apprendre à développer mon discernement plutôt que de croire tout ce qu’on me dit ? ». Vous avez dit discernement ? Comme « gros bon sens » ? Bien, notons, cette notion nous servira plus loin. Finissons-en d’abord avec le Sida, d’un coup de question magique. « Ne serait-il pas mieux que j’écoute mon corps plutôt que le résultat d’un test que plusieurs éminents chercheurs mettent en doute ? ». La « peur de contracter le syndrome » et la « culpabilité de vivre », voilà donc ce qu’il faudrait combattre pour guérir du Sida.

Ce livre est décidément fabuleux. Si si, pensons-y bien. En cessant simplement de pratiquer les tests de dépistage, on pourrait éliminer une grande partie du problème. Le risque de « contracter le syndrome » provient de la peur inhérente au fait de savoir que l’on est séropositif. Si on l’ignore, on n’a pas peur, on ne risque rien. Et hop, exit la séropositivité, et éradiqué le Sida !

Dysenterie, dictature et discernement

« Quelque (sic) soit le micro-organisme en cause, la dysenterie est souvent liée à une situation où l’on se sent prisonnier et que l’on rejette fortement ». On est désarçonné par la suite du raisonnement : « On rencontre particulièrement des cas de dysenterie dans des pays où règne la dictature ». Et re hop, exit les conditions d’hygiène et de salubrité. Non pas que l’origine bactériologique de la maladie soit remise en question – Claudia Rainville ne pousse pas le vice jusque là. Mais pour s’en sortir, le malade devra se demander si « les germes présents dans la nourriture qu[’il] consommai[t] n’auraient pas eu de prise sur [lui] si [son] terrain psychique n’avait pas été favorable à leur développement ». Comprenez « s’il ne s’était pas ‘’senti prisonnier’’ ». Ce livre est fabuleux.

Claudia Rainville adresse ses trouvailles à qui veut « devenir [son] propre guérisseur » ou aux professionnels de la santé en mal d’outils pour accompagner des patients souffrants. Les Éditions Québécor ont emballé cet inepte abécédaire avec le papier-recette du best-seller. Le « Guérir » en gros caractères mauves de la couverture accrochera l’oeil du lecteur peu averti. A l’endos, le lexique en met plein la vue. « Spécialiste », « praticienne expérimentée », « livre le plus précis et le plus complet », « méthode », « rigueur », « sens de l’analyse » : le choix du vocabulaire trahit une volonté d’apporter une assise pseudo-scientifique à l’improbable. Un peu comme ces publicités assénant, graphiques à l’appui, que tel produit cosmétique révolutionnera votre peau en 15 jours. Une courbe montante, quelques chiffres dont la véracité importe peu, et le tour est joué. C’est prouvé, puisqu’on vous le dit ! Ici l’argument massue est la métamédecine, marque déposée par l’auteure qu’elle définit comme une « médecine d’éveil et de conscience qui conduit la personne qui s’engage sur ce parcours à une meilleure maîtrise de sa vie ».

L’énigme qui titille notre incrédulité, que d’aucuns jugeront sévère, c’est ce qui a bien pu amener ce livre sur les étagères d’une bibliothèque municipale. Mauvais jugement de la part du personnel chargé de la sélection des ouvrages ? Fabuleux pouvoir de persuasion d’une maison d’édition au bras long ? Il ne reste qu’à souhaiter au lecteur d’en appeler à son discernement.

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