Le Printemps indien

Partout en Amérique, de La Tierra del Fuego à l’Alaska, les millions d’Indiens vivent encore sous la tutelle des Blancs.

Cinq siècles de présence blanche, les guerres, les épidémies ont laissé des cicatrices profondes : des tribus ont disparu. D’autres ont été dispersées aux quatre coins de l’Amérique, toutes ont changé. Mais les Blancs ne sont pas venus à bout de la résistance des premiers Américains. Les Indiens sont encore là. Présentée d’abord comme une bénédiction, puis comme un devoir et enfin comme un droit, l’assimilation aux Blancs est, encore aujourd’hui, rejetée par l’immense majorité des Indiens d’Amérique. Ils paient le prix fort pour ce refus : mépris, racisme, exploitation généralisée, le niveau de vie le plus bas de tous, partout en Amérique. À tous les vingt ans, on annonce leur fusion inévitable dans le monde merveilleux des Blancs. Chaque fois, il faut constater que c’est un échec; qu’on n’a réussi, au mieux, qu’à créer des ghettos indiens dans les villes blanches. Aujourd’hui, on n’ose d’ailleurs plus parler d’assimilation.

L’hiver blanc a été long, plusieurs siècles; mais déjà le continent américain bouge, la renaissance s’amorce, le printemps indien est arrivé.

La Conquête espagnole, par Diego Rivera (Source: Wikimedia Commons)

Le peuplement des Amériques

À quatre reprises depuis un million d’années, le climat de la terre s’est détraqué. On en ignore toujours la cause exacte, mais les effets sont chaque fois les mêmes: la température baisse, la neige ne fond plus au cours des étés de plus en plus brefs et se transforme en glace, qui s’accumule pendant des milliers et des milliers d’années pour devenir d’immenses glaciers. Puis, des pôles, cette nappe de glace descend vers les régions tempérées, recouvrant presque tout sur son passage. C’est dans ce cadre climatique que s’est déroulée l’évolution de l’Homme.

Celui-ci se tient sur ses deux jambes bien avant le début de l’ère glaciaire. Au milieu de la dernière avance des glaciers, pendant que d’énormes calottes de glace recouvrent le tiers de l’Europe comme de l’Asie, les lointains ancêtres de l’Homme chassent déjà dans l’ancien monde, aussi bien en Afrique que dans le sud de l’Asie. Malgré le froid, les chasseurs des Tropiques ne fuient pas vers le sud car la chasse est difficile et le gibier insuffisant dans la forêt tropicale. Alors qu’au nord, comme l’écrit Jean Malaurie, « La toundra est un entrepôt de viande et de poisson. » En effet, les glaciers ne recouvrent pas entièrement le nord du globe terrestre. Les steppes de Sibérie, bornées de hautes montagnes qui empêchent les nuages de passer, sont libres de glace. Ce sont des prairies verdoyantes, parcourues par des milliers de mammouths, de caribous et de gros mammifères, que l’Homme ne peut chasser en solitaire; les chasseurs doivent collaborer durant la chasse et faire le partage de la viande ensuite. C’est dans l’Eurasie, libre de glace, que naît une des premières sociétés humaines organisées à cette fin pour la chasse. A mesure que le froid s’intensifie, la grande faune de l’ère glaciaire broute son chemin vers le nord, vers la pointe de la Sibérie. Derrière eux, les chasseurs. Ils ont perfectionné leurs armes et leurs vêtements trappent mieux la chaleur depuis leur déplacement des régions chaudes vers la toundra glacée; ils savent désormais comment survivre malgré le froid, de plus en plus vif à mesure qu’ils remontent vers le nord à la remorque des gros mammifères, sans espoir de retour.

La Béringie

Aujourd’hui, la Sibérie est séparée de l’Alaska par la mer de Behring, mais il n’en était pas de même il y a quarante mille ans. La quantité d’eau sur terre est stable et limitée, de sorte que l’eau retenue par les glaciers entraînait inévitablement des baisses du niveau des océans. Ces énormes masses de glace avaient fixé, en les gelant, des millions et des millions de kilomètres cube d’eau qui, normalement, remplissaient les océans. Il y a quarante mille ans, la glace qui recouvrait les deux tiers de l’Amérique du Nord avait ainsi pompé l’eau du détroit de Behring, faisant baisser le niveau de la mer de 100 mètres. Le détroit de Behring devint un isthme, la Béringie, qui se couvre, sur plus de 1 000 kilomètres de large, d’herbe longue et grasse, nourriture de choix des gros mammifères. Beaucoup de petits animaux ont déjà franchi la Béringie lorsque arrive à son tour la grande faune de l’ère glaciaire : caribous, bisons, chevaux, etc. Derrière eux, des groupes de trente à cinquante personnes, les chasseurs sibériens. Les découvertes récentes de sites comme celui de Monte Verde (Chili), qui a plus de 33 000 ans, oblige plusieurs chercheurs à reculer de beaucoup le moment de l’arrivée des ancêtres des Indiens en Amérique. Sans oublier ces os de Caucasiens trouvés dans l’État de Washington, datant de 9 000 ans, et qui posent l’hypothèse d’Européens ayant longé le manteau de glace qui recouvrait alors le nord de l’hémisphère.

Les murs de Lascaux sont encore vierges et l’humanité n’a pas encore émergé de l’âge de pierre, lorsque des groupes de chasseurs sibériens franchissent à leur tour, à pied sec, le gigantesque pont de terre qui unissait alors la Sibérie à l’Alaska. Ces petits groupes de chasseurs, des familles apparentées, pas encore Américains, pas du tout Indiens, suivent les traces du gros gibier, la seule ressource alimentaire dans cette zone froide. Protégés par des montagnes, l’Alaska et une partie du Yukon sont libres de glace; partout ailleurs cependant, de l’Atlantique au Pacifique, se dresse une formidable barrière de glace, haute de plusieurs kilomètres et qui s’étend au sud jusqu’à la hauteur de l’actuelle ville de New York. Mais, dans ce mur de glace qui sépare les chasseurs de l’Alaska du centre de ce nouveau monde, s’ouvre une brèche, un couloir mince qui suit à peu près la rive de l’Arctique, puis la vallée du fleuve Mackenzie. C’est donc en passant par le nord, par le toit du continent, que les chasseurs abordent, sans le savoir, un nouveau monde.

Lentement, au fil des générations et de la croissance démographique, ils progressent entre les murs de glace qui se rapprochent quelquefois à moins de vingt milles. Finalement, des générations plus tard, ils franchissent les passages qui conduisent au-delà de la muraille de glace, au coeur du continent américain. Ils s’adaptent à des territoires radicalement différents, où la flore et la faune sont également nouvelles, et descendent vers l’Amérique centrale. Franchissant une zone écologique après l’autre, leur route ne s’arrêtera qu’à la Tierra del Fuego, en face de l’Antarctique. Des milliers d’années se sont écoulées depuis que les chasseurs ont mis le pied pour la première fois à l’autre bout des Amériques…

La faune de la Béringie

Pendant les milliers d’années qui suivent, les chasseurs, toujours en groupes, s’attaquent principalement aux paresseux géants qui broutent le feuillage à 7 mètres, aux castors gros comme les ours actuels, dotés d’incisives acérées d’une longueur de 16 centimètres, mais surtout aux mammouths. On n’a pas appelé les éléphants et les mammouths « pachydermes » (cuir épais) sans raison; or les chasseurs n’ont ni arc ni flèches, seulement des javelots très pointus. Mais comment lancer un javelot à distance respectueuse tout en déployant une force suffisante pour que la pointe, taillée en flûte, perce le cuir épais du mammouth? C’est justement l’arme miracle que les chasseurs d’Amérique inventent. Ils taillent une encoche au bout d’un os long, ils placent le bout du javelot dans l’encoche et, avec cette rallonge, ils lancent leur javelot. La pointe de pierre pénètre alors profondément dans la peau du mammouth, l’affaiblit, et le groupe de chasseurs peut alors, sans danger, l’achever. Mais, alors même que les chasseurs deviennent de plus en plus spécialisés et efficaces, leur âge d’or s’achève: graduellement, en effet, le climat change. Jusqu’alors froid et humide, il s’adoucit, devient de plus en plus sec dans de nombreuses régions et, lentement, les glaciers amorcent leur long retour vers les pôles..

La température s’est adoucie, les étés se sont allongés, la neige a fondu lentement et les glaciers reculent de plus en plus, laissant derrière eux des nappes d’eau, presque des mers intérieures ; des baleines nagent au-dessus de Montréal. À cause de la trop grande efficacité des chasseurs, ou à cause du climat, la grande faune de l’ère glaciaire disparaît, de même que des centaines d’autres espèces. Certains chasseurs poursuivent la grande faune qui remonte vers le nord, suivant le recul du glacier, et c’est vers cette époque, il y a une dizaine de milliers d’années, que le sud du Québec, devenu habitable, voit arriver les premiers chasseurs venus des Grands Lacs et de la côte est des Etats-Unis. Ce sont les Indiens.

Il y a déjà longtemps que le pont de terre de la Béringie a disparu sous l’eau lorsque d’autres Sibériens, cette fois marins et pêcheurs, franchissent à leur tour, en canot, il y a peut-être six mille ans, le détroit de Behring pour aborder en Alaska. Vivant de la mer, ces nouveaux immigrants, ancêtres des Inuit, ne s’en éloignent pas. Adaptés au froid, c’est en un temps record qu’ils longent la rive arctique de l’Alaska au Groenland. Cette occupation s’est faite si rapidement que la langue est restée virtuellement la même partout. Au cours des siècles qui suivent, ils développent les techniques les plus efficaces pour survivre dans un des pires climats de la planète, inventent l’igloo et laissent leur marque dans l’Arctique pour plus de deux mille ans. Pour eux comme pour les Inuit qui les remplacent plus tard, l’agriculture demeure impensable. Mais, beaucoup plus au sud, les chasseurs de mammouths se recyclent. Une révolution se prépare en Amérique centrale.

L’évolution du maïs

Au fur et à mesure que les gros mammifères disparais sent, les chasseurs apprennent à utiliser toutes les autres ressources alimentaires de leur territoire ; lorsque le climat de l’Amérique se stabilise enfin, il y a quelque 7000 ans, pour ressembler à celui d’aujourd’hui, les ex-chasseurs de mammouth savent désormais chasser le bison, pêcher différentes sortes de poissons et, surtout, ils connaissent de plus en plus de plantes comestibles. A l’est de l’Amérique, ils inventent le canot d’écorce qui permet la pénétration des forêts par les cours d’eau; sur la côte du Pacifique, c’est l’exploitation des ressources de la mer (on a retrouvé des barrages à poissons qui ont demandé la plantation de 65 000 pieux). Partout ailleurs, les premiers Américains tirent le maximum de leur zone écologique. Les différences régionales sont évidentes; sur la côte du Pacifique, par exemple, les ressources de la mer sont inépuisables, alors qu’au sud-ouest des Etats-Unis et dans certaines parties du Mexique, le gibier est rare et la pêche inutile. Par contre, dans ces régions arides, les plantes comestibles sont nombreuses: au fil des générations, la citrouille, les piments et les haricots deviennent une partie importante de la diète des chasseurs. C’est la recherche continuelle de plantes comestibles qui amène, peu à peu, ce qui devait être la grande révolution alimentaire du continent, la culture du maïs.

Ce sont en effet les Indiens d’Amérique centrale qui réussissent, à force d’observations, de persévérance et d’ingéniosité à faire de cette pauvre plante des steppes — ses épis, pas plus gros que l’ongle du pouce, donnaient à peine quelques douzaines de petits grains — l’un des produits alimentaires les plus importants de l’histoire de l’Humanité. En effet, encore aujourd’hui, seul le riz nourrit plus de bouches à l’échelle mondiale. Pour ceux qui furent les premiers agriculteurs américains, cette domestication du maïs, vite adapté aux terres froides comme aux terres chaudes de l’Amérique centrale, marque le point de départ de civilisations remarquables.

Disposant désormais de réserves de nourriture les mettant à l’abri de la famine, les Indiens de l’Amérique centrale peuvent construire des habitations permanentes, de la poterie et étudier les changements de saisons qui rythment la culture du maïs. Année après année, la population augmente. Les connaissances s’accumulent sur les mouvements des étoiles, de la lune, du soleil. A l’époque des pyramides égyptiennes, la vie en village est devenue plus complexe en Amérique centrale; les rites religieux se sont raffinés, d’autres plantes, comme la tomate et la cacahuète, se sont ajoutées à la liste déjà longue des plantes cultivées par les Indiens de l’Amérique centrale. Comme en Asie ou au Proche-Orient, une civilisation est en train de naître sur le continent américain; mais avec une différence fondamentale: « Pratiquement pas d’animaux domestiques, ignorance de la roue, du soufflet, de la forge, du tour du potier; donc aucun point de départ en direction de la machine ou du moteur. » Pierre CHAUNU. Conquête et exploitation des nouveaux mondes. Coll. Nouvelle Cléo « L’histoire et ses problèmes » Paris. PUF, 1969)

En effet, les Mayas avaient bien inventé la roue que l’on retrouve dans les jouets pour enfants; mais dans le nouveau monde, il n’y a aucun animal de trait: ni chevaux — ils sont tous disparus en même temps que les mammouths — ni boeufs, moutons ou chèvres. Seule exception, le lama d’Amérique du Sud qui ne peut, quant à lui, supporter une charge supérieure à une trentaine de kilogrammes. Le nouveau monde évolue donc d’une façon radicalement différente de celle des vieux continents… Mais toute cette évolution sera bouleversée par les Européens, qui vont bousculer l’Amérique avec un succès que le colonialisme ne rencontrera pas souvent ailleurs.
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La Conquista

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À la fin du Moyen Âge, il y avait belle lurette que les Européens savaient que la terre était ronde. Deux mille ans auparavant, les Grecs avaient remarqué, lors des éclipses de lune, que l’ombre de la terre apparaissait comme un disque rond sur notre satellite. Sur cette terre ronde, selon les conceptions européennes de l’époque, une masse de terre, d’un seul tenant, comprenant les trois mondes dont on connaît l’existence : l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Depuis les romans-reportages de Marco Polo, l’Europe est obsédée par l’Asie d’où proviennent l’opium (la base de tous les remèdes) de même que le poivre, le gingembre, le clou de girofle et les autres épices utilisées pour conserver la viande, dans une époque sans réfrigérateurs. Tous ces produits parviennent à l’Europe via les ports de Gênes ou de Venise, qui ont le monopole du commerce avec le Moyen Orient et, par là, avec l’Asie. Les épices sont littéralement vendues à prix d’or, ce qui pose un problème aux acheteurs européens; pour exprimer cela sous forme d’image, disons que tout l’or de l’Europe, fondu en un seul lingot, aurait formé un cube d’un mètre soixante-deux de côté. C’est donc dire que l’Europe du XVe siècle rêve de commercer directement avec l’Asie et de découvrir de l’or.

Reproduction de la Niña

La deuxième moitié du XVe siècle est pour la géographie ce que sera la technique pour la première moitié du XXe siècle, une période de brusque progrès. Au contact des musulmans, les marins européens apprennent non seule ment l’art et la science de la navigation, mais aussi à concevoir un nouveau type de navire, la caravelle, premier vaisseau de haute mer, lent, tenant bien la mer et capable de fendre le vent sans l’aide d’avirons. C’est à bord de la caravelle que les Portugais, les premiers à tourner le dos à l’Europe, cherchent à atteindre « Les Indes » en contournant l’Afrique. Parce que les Portugais s’assurent du monopole de cette route, les autres pays européens cherchent des voies nouvelles vers le continent asiatique.

La route des épices

Mais si la terre est ronde, il devient évident qu’on peut atteindre l’Asie par l’ouest comme par l’est. Tout le problème est de calculer les dimensions supposées du globe. On croit, avec raison, que la distance à parcourir en passant par l’ouest est beaucoup plus grande que par l’autre côté. On ignore ce qui peut se trouver entre l’Europe et l’Asie, du côté ouest, et, en supposant qu’il n’y a que l’eau, l’aventure consistant à traverser dans de frêles esquifs un océan aussi immense est considérée à juste titre comme insensée.

Les buts de ces conquêtes sont multiples et rarement avoués officiellement: enrichir Madrid, Paris, Londres et assurer leur puissance. « L’intention pieuse de convertir les autochtones au christianisme sanctifiait l’entreprise . »

Christophe Colomb

Colomb se trompait beaucoup sur les dimensions du globe terrestre qu’il réduisait de 24%. Il avait demandé aux souverains du Portugal de financer une expédition vers l’Asie en passant par l’Ouest. Econduit par ceux-ci, Colomb se tourne vers les souverains espagnols, alors en lutte pour reprendre les dernières possessions musulmanes en terre d’Espagne. Pendant six années, Colomb exerce un « lobbying» acharné auprès des souverains, essayant de les persuader qu’un petit investissement serait d’un profit spirituel et financier important, voire supérieur à tout ce qui était imaginable. Le voyage de Colomb n’est pas un voyage vers l’inconnu, loin de là; s’il ne sait pas ce qu’il va rencontrer en chemin, il sait où il va. Il a en poche une lettre d’introduction des rois espagnols pour le roi du Japon avec un espace blanc, à remplir lorsqu’il connaîtra son nom.

Les voyages

Les Antilles

La conquête espagnole en Amérique constitue le plus grand effort colonial après Rome. Colomb est bien loin de s’en douter quand il arrive devant une petite île d’à peu près douze milles de long, Guanahani, dans les Bahamas. Il croit aborder une des 7 000 îles du Japon dont parlait Marco Polo, alors qu’en fait, il est à 250 milles au nord de Cuba, dans les Antilles habitées alors par près de trois millions d’Arawaks et de Caraïbes.

Dans un passé lointain, les Arawaks ont quitté la Cordillère des Andes pour se répandre ensuite le long de l’Amazone et de ses affluents jusqu’à l’embouchure de l’Orénoque et, de là, le long de la côté du Venezuela, de la Colombie et des Guyanes pour atteindre enfin les Antilles. Île après île, les Arawaks ont occupé le terrain, chassant les premiers habitants venus, eux, croit-on, de la Floride. Fermiers pacifiques, fortement religieux, regroupés en communautés importantes, ces Arawaks ont un système de classes et de gouvernement plutôt élaboré. Ils occupent des maisons communes dans des villages regroupant plus de trois mille habitants. Ils construisent également des canoés, dont les plus grands contiennent jusqu’à 80 personnes.

Cependant, les Arawaks ont sur leurs talons les Caraïbes, beaucoup plus agressifs, arrivés eux aussi des bouches de l’Orénoque pour remonter, île après île, vers les places fortes des Arawaks, Trinidad et Hispaniola (aujourd’hui Haïti et la République Dominicaine). Dans les petites Antilles, les hommes Arawaks ont été complètement mas sacrés, les femmes ont dû suivre les vainqueurs, On peut dire que l’aventure des Arawaks d’Hispaniola représente le modèle de colonisation dans les Caraïbes.

Lorsque Colomb approche du rivage, il y a bien quelques Arawaks qui l’observent paisiblement, mais il ne s’en occupe pas. Il procède tout d’abord à un acte juridique: bannière royale dans la main droite, il tire son épée, abat d’un revers quelques herbes et entaille un arbre, geste symbolique pour marquer son droit de propriété. Légalité oblige : le notaire Escobedo et le contrôleur royal Sanchez de Segovie dressent le procès-verbal de ce qui s’avérera être la prise de possession de l’Amérique par l’Europe. Colomb, satisfait, signe le document et note le même jour, dans ses carnets, que ces hommes feront sans doute «de bons serviteurs». Puis il se tourne enfin vers les Arawaks présents et leur annonce, en espagnol, qu’ils ont désormais pour maître l’Espagne en la personne de ses souverains, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Il découvre, outre l’utilisation du hamac, certaines plantes nouvelles comme le manioc et le tabac, mais sa préoccupation première demeure l’or et les Arawaks en portent comme ornements. «J’ai pris bien soin de m’assurer qu’il s’agissait d’or. » C’en était, mais en petites quantités; cependant, les Arawaks lui indiquent que, plus à l’ouest, il y a de l’or.

Deux jours après son arrivée, Colomb kidnappe sept Arawaks et écrit dans ses carnets: «Ces gens ont des armes très simples, comme le voient vos Altesses d’après les sept que j’ai ordonné d’amener pour qu’ils puissent apprendre la langue et revenir, bien que vos Altesses puissent, quand elles le voudront, les faire tous envoyer à Castille ou les garder tous prisonniers dans l’île, car avec cinquante hommes armés, vous les tiendrez en votre pouvoir et pourrez faire d’eux tout ce que bon vous semblera… »

Toujours convaincu d’être près des Indes, Colomb se dirige vers Cuba et Haïti. A Cuba, il observe qu’il sera facile de faire des indigènes de bons chrétiens. Avant de retourner en Europe, il kidnappe encore d’autres Arawaks, laissant à Hispaniola un groupe d’Espagnols sous la protection du chef Cuacanagari, pour attendre son retour.

Lorsqu’il revient, à la tête d’une véritable expédition coloniale (14 caravelles, 1 500 hommes et un état-major complet), il doit faire face à la première guerre coloniale:

Hispaniola est en révolte. Pendant son absence, les Espagnols ont violé des femmes et se sont emparés de l’or des Arawaks. Tolérant, Cuacanagari a laissé faire, mais, lorsque les Espagnols dépassent le territoire d’un autre chef, Caonabo, la rébellion éclate et les Espagnols sont éliminés. S’étant assuré le concours de tous les chefs haïtiens, Caonabo lève une armée contre les occupants. Nus, n’ayant pour toutes armes que des arcs et des flèches, ils ne peuvent tenir tête à l’artillerie et à la cavalerie espagnoles, à leurs arbalètes, à leurs poignards en métal, à leurs chiens dressés à chasser l’homme. Les Espagnols réussissent à s’emparer de Caonabo et la résistance s’effondre. Après le premier affrontement armé, c’est « l’asservissement » tout aussi meurtrier: des 300 000 Indiens qui habitaient Hispaniola en 1492, il n’en reste que 14000 en 1514 et, en 1549, plus que 500.

Le Pape avait bien recommandé aux souverains espagnols de traiter les Indiens avec douceur et de les convertir au catholicisme. Les Espagnols promulguent alors un décret suivant lequel les Indiens qui acceptent la souveraineté espagnole et s’y soumettent sans résister seront considérés comme sujets de la couronne et ne pourront être réduits à l’esclavage; ils devront être traités en hommes libres et travailler. Les Caraïbes et les résistants Arawaks sont réduits en esclavage et vendus ; Colomb en renvoie un premier lot de 500 en Espagne pour amortir les frais de son expédition. Quant aux autres, ce sont des hommes libres, c’est-à-dire libres de travailler. Or les Arawaks ne veulent pas travailler. Pour ce qui est des colons espagnols — pour la plupart vétérans des campagnes d’Europe et d’Afrique contre les Musulmans — ils sont venus en Amérique pour s’enrichir, mais n’ont absolument pas l’intention de cultiver eux-mêmes les terres qu’on leur octroie : « Pour la première fois, l’Européen se heurtait à ce conflit: né et élevé dans la croyance que le travail est sacré, habitué à voir dans les besoins de l’homme la source du travail, dans le travail aussi, la source de la richesse et dans la richesse le signe de la civilisation, l’Européen civilisé et travailleur s’aperçut que l’indigène des pays chauds donne une autre réponse aux problèmes vitaux: peu ou pas de travail, peu ou pas de besoins et à la grâce du soleil . » Salvador de MADARIAGA. Christophe Colomb, Paris. Calrnann-Lévy, 1952. p. 445

Colomb lève alors une taxe sur les Indiens. Les Arawaks, enfants de 14 ans inclus, sont contraints de payer un tribut égal à la moitié ou aux deux tiers d’une once d’or tous les trois mois. Ceux qui habitent loin des mines doivent payer un tribut en coton. Pour indiquer que la taxe est payée, les Espagnols obligent les Arawaks à porter au cou une pièce de cuivre prouvant l’acquittement de la taxe. On coupe la main ou l’oreille de celui qui ne paie pas. Désespérés, beaucoup d’Arawaks s’enfuient dans la montagne, préférant mourir de faim. Les autres se retrouvent soumis aux travaux forcés sur leurs terres devenues propriété espagnole.

Bien que Jules II ait solennellement déclaré en 1497 que les Indiens étaient des hommes — leur existence ne pouvant être expliquée par la Bible, on avait d’abord douté de leur appartenance à l’espèce humaine — et des fils d’Adam avec une âme, comme les Européens, l’Eglise, tout au long de la conquête, supporte et justifie le conquérant espagnol, plus qu’elle ne protège les Indiens, exploités et massacrés dans l’indifférence générale. Cependant, un père Dominicain, le père Antonio de Montesinos, fait à Hispaniola, le dimanche avant No de 1511, un sermon révolutionnaire, la première protestation publique importante et délibérée contre le traitement infligé aux Indiens. L’émotion est immense, mais le dominicain est aussitôt désavoué par ses supérieurs. Un autre dominicain, Las Casas, tente d’arrêter le massacre et de protéger les survivants En 1516, il est nommé protecteur des Indiens. C’est devenu inutile, il n’y a plus d’Indiens dans les Caraïbes.

Le Mexique

L’élan étant pris, Haïti et Cuba, les grandes îles antillaises, deviennent désormais les plates-formes d’où s’élan cent les conquistadors, loin de soupçonner l’ampleur des civilisations d’Amérique centrale et de ses quelque vingt millions d’habitants.

Après des milliers d’années de travail génétique, sans microscope et sans instruments, plusieurs communautés agricoles ont fait du maïs leur base alimentaire ; et ce, aussi bien dans les terres chaudes que dans les terres froides d’Amérique centrale. A l’époque de la fondation de Rome, toutes ces communautés subissent l’influence des Olmèques qui marqueront définitivement cette partie du continent; il faut chercher leur origine dans les jungles humides et malsaines du golfe du Mexique, là où ils jetèrent les bases d’une civilisation originale.

C’est à partir des centres religieux, qui ne sont pas encore des villes, mais où les prêtres célèbrent les rites et où réside un personnel d’entretien du culte, que l’influence olmèque se répand à travers toute l’Amérique centrale. En outre, les marchands olmèques parcourent l’Amérique centrale, échangeant les produits des régions chaudes contre le jade dont ils font des oeuvres en trois dimensions, faites pour être vues sous tous les angles.

Les Olmèques

Avec le peuple olmèque, on voit surgir les traits essentiels des futures grandes civilisations du Mexique: pyramides et autels, stèles sculptées, bas-reliefs, ciselures de jade, mais surtout hiéroglyphes et computation du temps. Il semble aussi que les Olmèques aient eu des connaissances sur le magnétisme et il n’est pas impossible qu’ils aient connu la boussole, mille ans avant les Chinois. On aurait alors le cas intéressant de deux civilisations essentiellement terriennes, qui utilisèrent la boussole pour des problèmes de géomancie, mais qui ne songèrent pas à s’en servir pour naviguer.

 

Parmi les énigmes que posent les Olmèques, la moindre n’est pas celle de leur fin. En effet, soudainement, tout paraît avoir été dévasté. Les grandes sculptures sont jetées dans les ravins, les stèles et les autels sont détruits. Ne restent intactes que ces grandes têtes sculptées dans un style réaliste et qui ont des caractéristiques raciales très différentes les unes des autres. Ces têtes, qui pèsent plus de trente tonnes, représentent en effet des types sémites, des Noirs, des hommes barbus… L’influence olmèque se fait sentir dans toutes les civilisations qui commencent alors à fleurir un peu partout chez les peuples agricoles d’Amérique centrale: celle des Mixtèques, des Totonaques, des Zapotèques, qu’on découvre à mesure que les fouilles archéologiques progressent en Amérique centrale. Mais, dans le domaine de l’étude du temps et de l’écriture, les Olmèques ont comme héritiers privilégiés les Mayas, tribu du Guatemala.

Au début, comme ailleurs en Amérique centrale, les dieux des Mayas sont des divinités plutôt simples, liées au rythme des saisons. Aussi les fêtes religieuses suivent-elles le calendrier agricole. Puis le culte religieux prend une tournure plus structurée, sous l’égide d’une élite de prêtres aidée de fonctionnaires. Cette élite habite désormais des centres religieux où les gens viennent rendre hommage à des dieux qui commencent à se diversifier et à acquérir une personnalité propre. C’est sur les hautes terres du Guatemala que les Mayas dressent les premières pyramides qui, contrairement à celles de l’Egypte, ne contiennent pas de tombeaux: ce sont les socles sur lesquels les temples sont érigés.

En même temps apparaît une écriture semblable à des bandes dessinées, rendant compte des grands progrès en astronomie et en mathématiques. Par exemple, l’invention du zéro, qui n’arrive que trois fois au cours de l’histoire des civilisations: en Inde, chez les Arabes, chez les Incas et les Mayas. Ces derniers disposent d’un calendrier dont la précision est supérieure, et de très loin, à celle du grégorien. Les révolutions de la planète Vénus y sont calculées avec une exactitude stupéfiante (une marge d’erreur de deux heures sur une période de cinq siècles). Des calculs sont faits pour les siècles à venir: une stèle trouvée à Quiriza porte la date d’un événement astronomique qui doit arriver dans 4 millions d’années.

Alors même que, chez les Mayas, la philosophie parle déjà de l’immortalité de l’âme, on assiste, à l’approche de l’an mille, à l’écroulement progressif de la société. L’une après l’autre, les cités religieuses sont abandonnées et leurs temples désertés. On n’en connaît pas encore les raisons de façon certaine. La civilisation des Mayas va renaître, loin du Guatemala, dans les plaines du Yucatan, mais elle sera influencée par d’autres héritiers des Olmèques, venus cette fois du nord du Mexique. Pendant que les Mayas érigeaient leurs premiers observatoires au Guatemala, d’autres civilisations, influencées par les Olmèques, étaient nées ailleurs dans l’Amérique centrale et particulièrement dans la vallée de Mexico; par exemple, la ville de Teotihuacan, la cité des dieux, comptait à l’époque de la chute de Rome 300000 habitants.

Un de ces peuples, les Toltèques, avait laissé une légende, mêlée à la vérité historique. Elle rapportait qu’un roi, Quetzalcoatl, avait été envoyé en exil vers l’est, mais qu’en un jour précis et prévisible du calendrier, devenu un dieu blanc et barbu, il reviendrait se venger. Les Toltèques disparaissent, mais la légende demeure.

Parmi les envahisseurs qui succèdent aux Toltèques, les plus marquants sont les Aztèques. A l’origine petite tribu pauvre, ils prennent le contrôle de la vallée de Mexico vers 1325. Leurs dieux sont chasseurs ou guerriers: la force des théologiens aztèques sera de faire entrer au panthéon les dieux agricoles des tribus conquises qui deviendront, à leur tour, des nations guerrières. Pour les Aztèques, la mort la plus enviable survient au combat ou sur la pierre du sacrifice, afin que vivent la lune et le soleil…

La scène se passe dans les ténèbres premières, dans Teotihuacan, la cité des dieux où ceux-ci se sont réunis pour créer le soleil. Qui aura la charge d’éclairer notre monde? Deux dieux se proposent. Le premier hésite, le second se précipite dans le brasier; le premier deviendra la lune, le second, le soleil. Mais les autres dieux s’aperçoivent que les deux astres sont toujours immobiles dans le ciel, qu’ils ne vivent pas. Ils décident donc de se sacrifier tous afin que, par leur sang, vivent la lune et le soleil. Ce premier sacrifice préfigure ceux de la religion aztèque et esquisse celle-ci.

En effet, pour les Aztèques, rien ne peut garantir le retour du soleil et la marche des saisons. Il faut fournir au soleil, à la terre, à toutes les divinités, le liquide précieux sans lequel le mécanisme de l’univers cesserait de fonctionner, le sang humain. La mission de l’Homme, en général, et des Aztèques, en particulier, consiste donc à repousser infatigablement l’assaut du néant. Cette conception mystique de la guerre fait des Aztèques le peuple du soleil, voué à la conquête des autres nations.

Malgré les sacrifices et les succès guerriers qui les amènent du Pacifique à l’Atlantique et même, dit-on, jusqu’à l’isthme de Panama, les Aztèques n’oublient jamais que ce que les dieux leur ont donné un jour, ils peuvent le reprendre le lendemain. Leur monde est précaire: quatre mondes déjà avaient péri parce qu’ils étaient imparfaits. Le leur est également condamné parce qu’on ne peut être parfait. Fatalistes, les Aztèques se sont soumis au bon vouloir des dieux dont ils essaient de deviner la volonté par l’étude du temps.

Le temps aztèque est une sorte de roulette russe cosmique composé d’un calendrier religieux auquel se superpose un calendrier civil de 365 jours, puis d’un troisième calendrier basé sur les révolutions de la planète Vénus. C’est au bout de cent quatre années solaires que les trois calendriers retombent à la même date.

Chaque fois qu’on finit un siècle aztèque, c’est-à-dire tous les cinquante-deux ans, le peuple attend dans la terreur de savoir si le dieu voudra bien renouveler son contrat avec les hommes. Tous les feux sont éteints, la nuit se passe dans la crainte jusqu’à ce qu’enfin la planète Vénus apparaisse dans le ciel et qu’un prêtre allume un feu nouveau sur la poitrine d’un sacrifié. La vie peut alors reprendre. En 1521, les trois calendriers coïncident. Cette année-là, des messagers annoncent à l’empereur Montezuma la venue sur mer d’îles fortifiées qui se déplacent sur l’eau, d’armes qui crachent le feu et qui tuent à distance, d’étranges bêtes qui ressemblent à des cerfs. Comme dans la légende de Quetzalcoatl, ceux qui les chevauchent sont blancs et barbus.

Les Espagnols n’ont qu’une faible idée de la civilisation qui se dresse devant eux. Leur seul contact avec le Mexique avait été une brève incursion au Yucatan en 1502; ils y avaient rencontré des groupes d’Indiens fort différents de ceux des Antilles, dont ils avaient rapporté quelques souvenirs. Préparée à St-Domingue, l’expédition commandée par Fernando Cortez aborde elle aussi, dans la presqu’île du Yucatan, à Cozumel. Il a un premier coup de chance : renverser la barrière linguistique. Il a avec lui Gerónimo de Aguilar qui avait été prisonnier des Mayas et parlait leur langue. Sur place, Cortez rencontre une esclave, Malintzin, qui parle la langue des Aztèques. Elle se met au service des Espagnols et apprend rapidement leur langue, Cortez est rapidement au fait des divisions de l’Empire, de la haine des peuples soumis aux Aztèques.

La ville de Tenochtitlan

Le temple de Tenochtitlan

À Tenochtitlan, dans la vallée de Mexico, l’empereur Montezuma apprend avec stupeur le débarquement des Espagnols. Profondément religieux, il y voit la fin d’une ère cosmique, le début d’une autre. Le dieu Quetzalcoatl revient-il prendre possession de son héritage, comme il l’avait promis? Le blanc barbu est-il son envoyé? Cortez touche le point faible d’un Empire fragile et inquiet.

La conquête de l’Empire aztèque est rapide; allié aux insoumis de l’empire, Cortez se rend à Mexico où, Montezuma, toujours hésitant, l’accueille avec hospitalité. Cortez se rend bien compte qu’il ne peut combattre avec sa petite troupe le demi-million d’habitants de la capitale aztèque. Aussi, il s’empare de l’empereur et le garde prisonnier, il doit bientôt quitter la ville pour combattre d’autres vautours espagnols débarqués des Antilles. Pendant son absence, ses soldats massacrent l’élite aztèque assemblée pour une fête religieuse. Montezuma est complètement discrédité et son successeur, Cuanthemoc soulève la ville; un Espagnol sur deux perd la vie. Les alliances avec les insoumis de l’Empire tiennent. L’appui d’une minuscule cavalerie donne une nette supériorité à Cortez: armes, cuirasses d’acier, arquebuses, canons, chevaux représentent, au XVIe siècle, l’équivalent des panzers de la Seconde Guerre mondiale.

Mais surtout, Aztèques et Espagnols ne font pas la même guerre: duel fataliste arbitré par les dieux pour les premiers, destruction de la religion indienne et de l’Etat indien au profit du roi et de 1’Eglise, pour les seconds. Il ne s’agit pas ici de lever une taxe sur les Indiens, mais bien de les réduire en esclavage et de s’emparer de leurs immenses richesses.

Un autre facteur joue dans la victoire espagnole un rôle aussi meurtrier qu’inattendu: la maladie. Le Nouveau Monde avait évolué en vase clos, loin des maladies de l’ancien monde contre lesquelles les Indiens n’avaient développé aucun anticorps. Apportées par les conquista dors, des maladies infectieuses comme la variole, le typhus, le choléra fauchent la population indienne. Des tribus entières disparaissent. « Despite the disagreement about the size of the New World Indian population there is little doubt about the massive and rapid drop in that population in the sixteenth century. The discovery of America was followed by possibly the greatest demographic disaster in the history of the world. » Des 300 000 habitants de Tenochtitlan, la maladie n’en épargne que quelques milliers : toute résistance s’effondre.

En 1524, Cortez donne le coup de grâce en assassinant le dernier empereur, Cuanhtémoc, successeur de Montezuma. Présage? Son nom signifiait «l’aigle qui tombe»… Sous le fouet des Espagnols, les Indiens, désormais esclaves, construisent Mexico sur les ruines de leur capitale. On torture pour trouver de l’or et le patrimoine culturel et religieux aztèque (livres folios reliés, idoles, temples) est anéanti.

Des Antilles surpeuplées, les Espagnols basculent sur le continent. Chaque colon reçoit une concession de terrain et un certain nombre d’esclaves, à charge pour lui d’obtenir le maximum de l’un et de l’autre. En échange de cet esclavage forcé, l’Indien a droit à une « protection» du colon et aux « soins» spirituels. Mais le dieu chrétien, qui n’est qu’un dieu de plus parmi tant d’autres, rejoint les autres figures du ciel aztèque et les Indiens se convertissent massivement.

La brutalité de la conquête a bien quelques opposants, comme l’irréductible Las Casas, protecteur des Indiens, mais l’avance espagnole se poursuit. Bien que tentés par le nord, où l’on soupçonne — d’après le récit des aventures rocambolesques d’un jeune fonctionnaire qui a voyagé de la Floride jusqu’au golfe de Californie — un Empire aussi riche que celui des Aztèques, les conquistadors se tournent vers le sud, attirés par les rumeurs de plus en plus précises quant à un fabuleux pays, le Pérou.

L’Amérique du Sud

Neuf millions d’indiens peuplent alors l’Amérique du Sud, vivant dans des zones écologiques aussi différentes que la jungle humide de l’Amazonie, la pampa argentine ou le delta de l’Orénoque. La moitié de la population habite le coeur des Andes, où se sont développées des civilisations vivant d’une agriculture extrêmement spécialisée. D’abord chasseurs, ces Indiens ont développé au cours des siècles la culture de la pomme de terre, jusqu’à en sélectionner 700 espèces. D’ailleurs leur langue compte 200 mots pour désigner ce tubercule, suivant sa couleur, sa grosseur, sa texture, etc. Ils réussissent même à la déshydrater en la soumettant alternativement à l’ardeur du soleil, puis à rigueur du gel au cours de l’hiver. Ces patates déshydratées restent comestibles durant de nombreuses années, ce qui évite la famine. Concentrés dans des villages agricoles, les Indiens des Andes cultivent les tubercules, les haricots et le maïs. De plus, seuls de toute l’Amérique d’avant Colomb, les Indiens des Andes font l’élevage du lama.

Des civilisations surgissent un peu partout dans les Andes: à Tiahuanaco, les Indiens laissent des ensembles de monuments de pierre, dont certains pèsent plus d’une tonne; à Nazca, dans le désert, ils tracent sur le sol des figures géométriques sans signification, qui deviennent, dès qu’on prend de l’altitude, des représentations stylisées d’animaux. Quatre cents ans plus tard, l’Empire Chimu, dont la superficie des terres irriguées, plus importante qu’aujourd’hui, fait vivre une population plus nombreuse, témoigne du degré de développement technologique atteint par ces civilisations.

Cependant, autour de la ville de Cuzco, un petit État agricole commence à prendre lentement de l’expansion. En 1438, l’Inca Pacachuti monte sur le trône. Huit seigneurs s’y sont succédés avant lui. Tout en maintenant l’unité intérieure, il étend le domaine de Cuzco, par bonds successifs et rapides: son fils, se tournant vers le nord, fait de Quito la capitale d’un Empire; une expédition ultérieure le mènera jusqu’à la côte du Pacifique et même au-delà; on ramènera des Noirs. Finalement, le Royaume s’étend vers le sud. Bientôt les Incas sont à la tête d’un empire aussi grand que celui de Rome 12• A cette mosaïque de nations et de tribus — vivant aussi bien dans le désert que dans la jungle ou la montagne — les Incas imposent leur langue, le quechua, et leur religion. Cuzco devient une ville cosmopolite de 60000 habitants, la plus riche du Monde nouveau, et c’est vers elle que converge un réseau routier de 10000 milles.

La vie est réglée dans les moindres détails, et le contrôle bureaucratique de la démographie est indispensable. Utilisant des listes de sujets, tenues à jour par des fonctionnaires, les Incas connaissent à tout moment la quantité d’énergie humaine dont ils disposent, de manière à la répartir rationnellement entre les différents secteurs de l’économie. Car c’est par des corvées que les Incas édifient ces villes gigantesques suspendues aux flancs de la Cordillère des Andes. Chaque nation conquise voit arriver de Cuzco une armée d’administrateurs: ce sont eux qui règlent les disettes en répartissant les réserves de l’Empire. Tous doivent travailler pour Cuzco, même les infirmes sont tenus de fournir tous les ans à l’Inca un tube rempli d’insectes, tribut symbolique qui justifie leur droit à la vie.

Mais viennent du nord des signes avant-coureurs de la présence des Blancs. Un mal inconnu se répand à travers la population quechua, frappant l’Empereur et deux cent mille de ses sujets. L’Empire revient à deux héritiers dont les rivalités dégénèrent en guerre civile. Celle-ci tire à sa fin avec la victoire d’Atahualpa, lorsque les Incas apprennent que de larges maisons flottantes croisent au large des côtes…

« Missions »

Accueilli partout avec hospitalité, l’aventurier espagnol Pizarre rencontre Atahualpa à Cajarmaca. Rencontre de deux mondes. Le prêtre de l’expédition, Valverde, raconte (en espagnol) la création du monde, du ciel, de la mer, explique la Sainte Trinité, le péché originel et la Rédemption du Christ. Du même souffle, il leur apprend que le Pape a partagé le monde entre les Princes chrétiens et que le Pérou a été attribué à l’Espagne. L’Empereur peut se soumettre de bon gré aux forces de Pizarre, sinon on l’y contraindra. Devant l’incompréhension évidente de l’Inca, le religieux crie: «Salidad a el, que yo vos absuelvo» (Sautez lui dessus, je vous absous).

Quelques heures de massacre suffisent à briser définitivement la puissance du plus grand Etat de l’Amérique. L’Empereur est fait prisonnier et une rançon exigée: pour la payer, il faudra remplir d’or une chambre aux dimensions de 22’ X 17’ — au prix du marché de 2010, l’équivalent de 100 millions de dollars.

Vingt ans après Pizarre, les Espagnols ont fait l’inventaire de l’Amérique du Sud. En dépit de quelques révoltes, l’Espagne règne sur les Andes. Depuis la fondation de Buenos Aires, en 1580, elle possède un premier bastion dans la pampa; elle occupe aussi les rives de la mer des Antilles. Seul lui échappe le Brésil portugais. L’asservissement des Indiens est général, parce qu’indispensable pour exploiter les riches mines de Potosi où des Indiens vivent et meurent sous terre, sans jamais revoir le soleil. Chaque année, des expéditions comptant jusqu’à un millier d’hommes se dirigent vers l’Amazonie pour en ramener des Indiens qu’on vend ensuite comme esclaves. Pour y échapper, les Indiens doivent s’enfoncer de plus en plus au coeur de la jungle. Ils n’y seront pas inquiétés avant la découverte du fabuleux hévéa, l’arbre qui fournit le caoutchouc, à la fin du XIXe siècle.

Église jésuite dans une des « Reductiones ».

Dans cette vaste entreprise de colonisation, une seule exception, mais de taille: l’ordre jésuite. En 1607, une année avant la fondation de Québec, l’Empereur espagnol leur a cédé le Paraguay, qu’ils peuvent administrer comme bon leur semble. Ils donneront le rare exemple d’une théocratie communiste. Laissant de côté les Achés, irréductibles de la forêt, les Jésuites regroupent les Guaranis, une tribu pacifique, dans une trentaine de villages, les « Reductiones », pouvant compter jusqu’à 8 000 habitants. Un siècle plus tard, l’exemple sera repris avec les Indiens chrétiens vivant sous l’administration des Jésuites, dans des «réductiones » recréées à Sillery et à Kahnawake. Grâce aux Jésuites, la langue et la culture, de même que le mode de vie guarani sont préservés. Mais les Jésuites se mettent à dos les colons espagnols en donnant ainsi « un bien mauvais exemple » aux autres Indiens. Les colonisateurs réussiront finalement à démembrer la théocratie communiste des Jésuites. Entre temps, l’attention des conquistadors s’est encore déplacée; cette fois, c’est le nord du Mexique qui les attire.

Les conquistadors n’ont pas oublié le récit de ce jeune fonctionnaire qui avait traversé l’Amérique d’un océan à l’autre. De nouveau, c’est le mirage. Pourquoi n’y aurait-il pas au nord des empires semblables à ceux que les Espagnols viennent de piller en Amérique du Sud?

Le Nord du Mexique

Déjà, avant la naissance du Christ, un peuple encore peu connu, les Adenas, érige des tertres funéraires dans la vallée de l’Ohio, avant de disparaître. Vient alors un nouveau peuple dont le commerce s’étend des montagnes Rocheuses au lac Supérieur et des Grands Lacs au golffe du Mexique. A leur tour, vers l’an 500, ils disparaissent. Ce n’est qu’un demi-millénaire plus tard que des peuples agricoles fortement influencés par le Mexique développent une des cultures les plus remarquables de l’ancienne Amé rique. Ils échangent des produits commerciaux avec le tiers du continent, disposent d’une armée et se livrent régulière ment à des observations scientifiques. Des fouilles réalisées près de la ville de Saint-Louis ont permis de révéler l’existence de Cahokia, la plus importante ville du Mississipi, avec ses 30000 habitants. La ville de Cahokia domine la vallée fertile située au confluent du Mississipi, de l’Illinois et du Missouri, et connaît son apogée entre 900 et 1300. On y trouvait des entrepôts, des lacs artificiels, des docks, des observatoires astronomiques et un grand nombre de collines artificielles dont certaines atteignent la hauteur d’un édifice de dix étages. Pourtant, vers l’an 1500, ce site est abandonné.

Cependant, l’influence de ces peuples continue à se faire sentir parmi les tribus agricoles du sud-est américain que rencontreront les Espagnols. Ceux-ci attaquent l’Amérique du Nord en tenaille: Coronado du côté ouest en direction du sud-ouest américain via le golfe de Californie et De Soto du côté est, en passant par la Floride. De Soto a avec lui des soldats et des chevaux, des chiens et aussi des forgerons pour fabriquer des colliers pour les esclaves qu’ils ne manqueront pas de faire parmi les tribus du sud-est américain.

Même s’il est bien accueilli partout, De Soto traite les Indiens comme du bétail; il les fait mettre aux fers et ce sont des squelettes enchaînés qu’il traîne derrière lui jus qu’en Arkansas, au-delà du Mississipi, où il meurt. L’attaque espagnole par l’Atlantique est un échec.

Dans le Sud-Ouest américain ont évolué des civilisations ou sociétés agricoles. Les « ramasseurs de graines» ont grandement amélioré leurs techniques de survie. Certains peuples ont perfectionné l’irrigation en construisant des canaux de deux mètres de profondeur, enduits d’argile, ceci afin d’éviter une trop grande perte d’eau dans le sol. A partir de 1200, on voit surgir un type d’habitation dont on ne retrouvera pas l’équivalent en Amérique: des villages entiers (pueblos) constitués d’un seul bâtiment, abritant toute une population. Certains possèdent jusqu’à 800 chambres. Chaque village est une république indépendante dirigée démocratiquement. Vers l’an 1300, ces villages sont abandonnés, probablement à cause de la sécheresse, et les Indiens pueblos se dirigent vers le Rio Grande. Pacifistes, ils ne pourront résister à des envahisseurs venus du nord. Aux environs de l’an 1500, pour des motifs qui nous sont encore inconnus, des chasseurs venus de la vallée du fleuve Mackenzie apparaissent dans le Sud-Ouest américain et, en 1500, ils s’y installent pour de bon. Ces émigrants s’appellent entre eux les Dénés, mais les Espagnols les connaîtront sous le nom de Navajos et d’Apaches.

En 1540, Don Francisco de Coronado, un ancien du Pérou, prend la tête de la plus formidable expédition jamais vue sur le continent. Partis du golfe de Californie, les Espagnols découvrent la plus profonde entaille de la croûte terrestre, le Grand Canyon, les villages des Pueblos et des Indiens qui vivent comme « des Arabes-sous-la tente», mais pas d’or. Pour les autorités de la Nouvelle Espagne, l’exploration compte peu en soi, et lorsque Coronado retourne en Espagne sans le moindre gramme d’or, il tombe en disgrâce.

Les Espagnols reviendront au sud des États-Unis vers la fin du siècle (1598) et occuperont le territoire de la Floride au Nouveau-Mexique: les Indiens devront nourrir et vêtir les Espagnols, et leur payer une lourde taxe chaque année. Regroupés par des moines espagnols dans des missions, on exige d’eux un travail sans salaire, en échange de soins spirituels. Pour éviter les révoltes, les Espagnols leur interdisent la possession d’armes à feu et se réservent les chevaux. Ils peuvent compter sur des différences entre des tribus traditionnellement ennemies, ce qui leur permet d’exploiter les Indiens avec un minimum de surveillance. Pourtant, même les pacifiques Pueblos supportent mal le travail forcé; c’est un des leurs, Popé, qui tisse une union entre tous les Pueblos, Hopis, Zunis, etc. Il ira jusqu’à renverser les barrières linguistiques et traditionnelles avec leurs mortels ennemis Apaches ou Navajos. Les Espagnols, qui sous-estiment profondément ces « païens», ne peuvent prévoir la révolte qui éclate soudain, en 1680, après un siècle d’occupation espagnole.

Les Indiens enlèvent les places fortes, tuent 400 Espagnols et en chassent plus de deux mille. Les Espagnols viennent de faire une nouvelle expérience en politique indienne ! Alors qu’au sud les Empires aztèque et incas se sont soumis en même temps que leurs souverains, au nord du Rio Grande, ils doivent lutter contre les tribus une à une.

Lorsque les Espagnols reviennent en force quelques années plus tard, dans le Sud-Ouest américain, les représailles sont terribles; on coupe le pied droit de ceux qui se sont révoltés. Il faudra cinquante ans d’efforts avant que l’ordre (espagnol) règne de nouveau. Les missionnaires suivront, mais leur christianisme sanglant fera horreur aux pacifiques Pueblos; leurs rites deviendront clandestins et ils opposeront une résistance passive. Mais il y a plus inquiétant que la résistance indienne, pour les Espagnols; en 1680, le gouverneur espagnol de Santa Fe apprend que, à moins de deux cent milles au nord, on a signalé la présence du Français Robert Cavalier de la Salle.

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2. The Conquest
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Histoire des Indiens américains

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Les Pères pèlerins (Pilgrim Fathers) sur le Speedwell. (Source: Wikipédia)

Les conquistadors ont sillonné l’Amérique latine à la recherche d’or et d’esclaves. Contrairement à la Conquista, la conquête américaine est d’abord celle du sol, de la terre. Les premiers Blancs à aborder sur la côte Atlantique sont des colons anglais qui s’installent en Virginie. Arrivent ensuite, en Nouvelle-Angleterre, d’autres colons, les Pilgrims, des protestants intransigeants et puritains qui fuient les persécutions dont ils sont victimes en Angleterre. Ces deux groupes de colons veulent des terres pour s’établir, fonder une communauté et, dans le cas des Puritains, vivre leur religion en paix. Diverses raisons amèneront, par la suite, un grand nombre d’immigrants, mais leur installation, de l’Atlantique au Pacifique, se caractérisera par une âpre détermination à évincer les Indiens pour occuper un territoire toujours plus grand.

Le Peuplement de l’Est

Quand les colons anglais accostent les rives de l’Atlantique au début du XVIIe siècle, les Etats-Unis actuels sont peuplées d’un océan à l’autre. Cinquante nations, de cultures très diverses, regroupent les trois millions de premiers Américains.

À l’est, tout le long de l’Atlantique, depuis la Nouvelle Angleterre jusqu’à la Floride espagnole et le golfe du Mexique bientôt français, on compte beaucoup de nations de la grande famille algonquine, comme les Abénaquis, mais aussi plusieurs nations agricoles, Iroquois, Creek, Cherokee, qui habitent de gros villages bien organisés et sont souvent regroupés en confédérations, pour des raisons religieuses ou militaires.

Le pays iroquois

Entre les Appalaches et les Plaines, le long du Mississipi, se sont installées une multitude de petites nations, dont certaines font un peu d’agriculture, mais qui vivent essentiellement de chasse et de pêche. Au nord, près des Grands Lacs, les Shawnee, les Potowatomi les Sauk et les Renards occupent le territoire. Plus au sud, en allant vers le golfe du Mexique, ce sont les Osages, les Wichitas, etc.

C’est dans la grande plaine qui occupe toute la partie médiane des Etats-Unis que se développera durant un demi-siècle une civilisation singulière. L’apparition du cheval modifie radicalement, en effet, le caractère agricole et sédentaire de la vie des Cheyennes, des Sioux, des Crows et des Pieds-Noirs, pour l’axer exclusivement sur la chasse au bison. Ces nations marqueront profondément l’histoire et l’imaginaire américain.

Plus à l’ouest, l’Utah et le Névada, une des régions américaines les plus pauvres, abritent les Utes, les Shosshones et les Paiutes qui errent, par petites bandes de 15 à 100 personnes, à la recherche de nourriture à base de petit gibier, de racines et de noix.

Juste au-dessous, dans le Sud-Ouest américain, vivent les Pueblos, connus pour leur pacifisme, leur horreur de la violence et leur spiritualité élevée. Vivant dans des « immeubles à appartements » .en terre battue, ils sont les seuls capables de cultiver un sol aride. Curieusement, c’est dans cette même région, on ne peut plus différente de leur point d’origine, que les Navajos et les Apaches venus des forêts canadiennes se sont installés.

Sur l’opulente côte du Pacifique, l’abondance, la nourriture (poissons et plantes) et les ressources matérielles permettent le développement d’une culture raffinée dont témoignent aussi bien les oeuvres sculptées que la vannerie. Ces grandes tribus ont une organisation sociale élaborée mais,

Even the biggest confederacies at their zenith probably comprised no more than about 60,000 individuals, and the majority of Indians lived in communities of only a few hundred people. It is clear that, at the time of contact, the tendency in much of North America was towards bigger political units. But in the l century, geographical distance and traditionnal hostilities and rivalries still divided the Indians and the fact that their own populations were so s mail meant that they were quite unable to conceive the size of an european nation and subsequently the immensity of the threat confronting them.. (Minority Rights Group American Indians , page 10.)

Débarquement des Pilgrims

Les premières relations entre Blancs et Indiens sont amicales. En 1607, un groupe de colons anglais fonde Jamestown, en Virginie. En 1612, les Hollandais s’installent sur l’île de Manhattan et en 1620, les « Pilgrims» arrivent en Nouvelle-Angleterre. Envers chacun de ces groupes, les diverses nations indiennes vont se comporter amicalement et partager leurs terres avec les Blancs, pour leur permettre de s’établir, et leur nourriture, pour les empêcher de crever de faim durant les premiers hivers. Mais, rapidement, l’appétit insatiable des Blancs pour les terres indiennes va modifier ces rapports harmonieux.

« Pourquoi prendre par la force ce que vous pouvez avoir par amitié? Pourquoi nous anéantir alors que nous vous fournissons votre nourriture? Que pouvez-vous obtenir par la guerre? Nous pouvons cacher nos provisions et nous cacher dans les bois; vous mourrez alors de faim pour avoir mal agi avec vos amis. Pourquoi êtes-vous jaloux de nous? Nous sommes désarmés et prêts à vous donner ce que vous nous demandez, si vous le faites en amis et non avec des épées et des pistolets comme si vous veniez faire la guerre à un ennemi. Je ne suis pas si naïf que je ne sache qu’il vaut mieux manger de la bonne viande, dormir confortablement avec mes femmes et mes enfants, être joyeux et vivre avec l’Anglais, et faire le commerce pour leur cuivre et leurs hachettes, que de les fuir et de se coucher dans le froid des bois… et d’être pourchassés au point de ne pouvoir ni dormir ni manger. » (Le chef POWHATAN, cité dans Pieds nus sur la terre sacrée, page 78.)

Ce long exposé, fait en Virginie par le chef Powhatan, date de 1607. Il est révélateur. Les Indiens acceptent volontiers de partager leurs terres avec la petite colonie blanche et perçoivent très bien les avantages du commerce avec les Blancs. Mais déjà l’exposé témoigne d’une appréhension devant les armes et les manières des Blancs.

Toutefois, ceux-ci sont encore peu nombreux, un groupe comparable au leur, et la négociation aimable semble encore possible. L’arrivée massive de nouveaux colons — en nombre si grand que les Indiens n’auraient pu l’imaginer — détruira l’équilibre précaire. Quinze ans à peine après cet exposé, les dizaines de colons sont devenues des milliers, sans compter les esclaves noirs, de plus en plus nombreux, amenés par les Blancs pour cultiver le tabac. Powhatan est mort et les Indiens, décimés par les maladies européennes, ne mettent pas de temps à comprendre qu’il vaut mieux détruire les Anglais avant qu’il ne soit trop tard. En 1622, sous la conduite du frère de Powhatan, ils se soulèvent, tuant le quart des colons de la Virginie. Mais il est déjà trop tard, les colons sont avertis par un Indien converti et les armes à feu ont raison des Indiens de la Virginie.

En Nouvelle-Angleterre les fanatiques Pilgrims se multiplient eux aussi. A mesure que progresse leur nouvelle installation, ils ont de moins en moins besoin des Indiens. Les Pilgrims ont une foi sans limite en leur destinée et des armes à feu pour le prouver. Aussi, c’est sans aucun remords qu’ils s’emparent des terres indiennes, repoussant leurs propriétaires au-delà des Appalaches. Eux non plus n’hésitent pas à exterminer ceux qui leur résistent, comme les Pequot ou les Wampanoags. Les Pilgrims sont convaincus que Dieu est de leur côté. Le procès-verbal d’une de leur assemblée en témoigne. En 1640, en effet, les colons de la Nouvelle-Angleterre adoptent les résolutions suivantes: 1. The earth is the Lord’s and the fullness thereof. Voted. 2. The Lord may give earth or any part of it to his chosen people. Voted. 3. We are his chosen people. Voted.

Il faut attendre trente ans avant que les nations indiennes de la Nouvelle-Angleterre ne laissent tomber leurs différends pour s’unir devant l’envahisseur commun. En 1675, l’unité indienne est enfin réalisée et les Indiens se révoltent. La guerre fait rage pendant trois ans et la plupart des villages blancs de la Nouvelle-Angleterre sont attaqués. Mais la neutralité de la puissante ligne iroquoise permet finalement aux Anglais de reprendre l’avantage et d’écraser les nations révoltées. Parmi celles-ci, les Abénaquis s’exilent en Nouvelle-France, pour se regrouper, plus tard, autour d’Odanak et de Bécancour. Dans l’est de l’Amérique, la puissance indienne est définitivement brisée.

En moins d’un siècle, la population blanche est passée de quelques dizaines à un million et demi en 1763. Les États-Unis abritant peu d’animaux à fourrure, la traite est impensable et, du Maine à la Floride espagnole, les nouveaux immigrants cultivent la terre, détruisant au passage les terrains de chasse des Indiens qui doivent reculer de plus en plus loin, quand ils ne sont pas victimes des maladies européennes. De l’autre côté des Appalaches, les nations indiennes n’ont donc aucune confiance dans les Américains, qui approchent inexorablement.

Dans les treize colonies britanniques, coincées entre les Appalaches et l’Atlantique, les Blancs se sentent de plus en plus à l’étroit à mesure que les nouveaux immigrants arrivent par les ports atlantiques. Au nord, la Nouvelle France; à l’ouest, de l’autre côté des Appalaches, les Français ont construit des forts qui font une barrière des Grands Lacs au golfe du Mexique; au sud, la Floride espagnole. En 1760, la chute de la Nouvelle-France fait sauter, aux yeux des Américains, le verrou qui les empêchait de coloniser de l’autre côté des Appalaches, vers l’ouest.

Mais les Américains se butent à un obstacle juridique: la Proclamation Royale de 1763 réserve au gouvernement tout achat de terres indiennes et interdit toute présence blanche dans le territoire indien. Le principe de base de la Proclamation Royale est que les Indiens doivent céder leurs terres au gouvernement avant qu’un seul colon, britannique ou américain, n’en cultive le sol. Pour la première fois, un gouvernement reconnaissait que, parce qu’ils étaient les premiers occupants, les Indiens avaient des droits sur leurs terres. Les colons acceptent fort mal cette entrave juridique qu’ils doivent à la couronne britannique et respectent peu la frontière décrétée par la Proclamation Royale, à l’ouest des Appalaches. Ainsi, en 1775, plus d’une centaine de colons défrichent les terres du Kentucky, en nette violation de la loi. La politique indienne de la Grande-Bretagne mécontente tellement les colons américains qu’elle contribuera à la révolte américaine de 1775.

Dans cette lutte pour l’indépendance américaine, les Britanniques semblent avoir toutes les chances de gagner. Au sud, la Floride espagnole reste neutre, de même que la Louisiane française, qui comprend alors une bonne partie du territoire qui s’étend du Mississipi aux Rocheuses. Au nord, les Canadiens français sont d’une désespérante indifférence. Les Britanniques peuvent également compter sur le support de cent mille loyalistes. Pour mettre encore plus d’atouts dans son jeu, la Grande-Bretagne promet la liberté aux Noirs américains qui quitteront leurs maîtres et les militaires britanniques n’ont aucune difficulté à démontrer aux Indiens qu’une victoire américaine signifierait la fin de leur mode de vie. La guerre d’indépendance dure des années; sur tous les fronts, les Américains se heurtent aux Indiens, alliés des Britanniques; ils ne l’oublieront pas, une fois victorieux. En 1783, le Traité de Paris concède aux Américains, en même temps que l’indépendance de treize colonies, tout le territoire situé à l’est du Mississipi. Les Indiens, qui habitent désormais les terres américaines, sans avoir été le moindrement consultés, ne se font aucune illusion. Ils n’ont qu’à écouter ce que disent les réfugiés de l’est.

De la Nouvelle-Angleterre jusqu’à la Virginie, dans chacune des treize colonies, les populations indiennes de l’est ont fondu; les maladies, la guerre et la famine ont fait disparaître des nations entières et beaucoup d’autres ne sont que le reflet de leurs gloires passées. Ainsi, de la puissante confédération dirigée par Powhatan, qui avait accueilli les colons anglais en Virginie sur ses propres terres, en 1608, plus d’un siècle auparavant, il ne restait plus qu’un millier d’Indiens. Les Mohicans ne sont plus que deux cents, en voie de disparition. L’écrivain américain Fenimore Cooper en fera un roman célèbre, « Le Dernier des Mohicans ». De l’ancienne confédération abénaquise, qui occupait une bonne partie de la Nouvelle-A ngleterre, il ne reste presque plus rien ; quelques centaines de Passama quoddy et autant de Penobscot; quant aux Abénaquis, ils ont dû s’exiler au Québec. Seule la Ligue iroquoise, trop puissante pour être délogée, tient toujours le nord de l’Etat de New York; mais son unité est atteinte; certains membres de la Ligue se sont battus aux côtés des Britanniques, d’autres, du côté américain. Sur tout le territoire nouvellement attaché à la jeune république, les Indiens sont donc sur la défensive, le dos au Mississipi. Toutefois, au sud des colonies anglaises, en Georgie, les descendants des tribus agricoles rencontrées par De Soto, Creeks, Cherokees, choisissent de jouer franchement le jeu des Blancs et de s’adapter plutôt que de disparaître. Ils n’y gagneront que quelques années.

Depuis l’indépendance, l’administration des Affaires indiennes est confiée au Bureau des affaires indiennes, qui relève du Secrétariat d’Etat. Le Bureau continue de poursuivre l’objectif de la Proclamation Royale, qui est d’en arriver à une entente avec les Indiens pour éliminer leurs droits sur les terres. Pour ce faire, le gouvernement emploie tous les moyens. C’est par la menace, la tricherie et, si nécessaire, la guerre, que le gouvernement américain les oblige à vendre, par traité, la plus grande partie de leur territoire ou à s’exiler plus à l’ouest, dans la région de l’Ohio et au-delà du Mississipi. En échange des terres, les négociateurs ont comme mandat de donner le moins possible, de mettre un minimum par écrit et de le faire dans un anglais juridique. Ainsi, le gouvernement ne respectera que ce qu’il voudra dans ce qu’il a lui-même signé. Une des clauses cependant est toujours scrupuleusement respectée: la première, celle qui cède les terres indiennes à la jeune république.

L’un après l’autre, à cause de l’afflux des colons, de nouveaux Etats se forment sur les anciennes terres indiennes: le Kentucky qui, en dix ans, a vu sa population passer d’une centaine de colons à plus de trente mille; l’Ohio suit, puis le Tennessee. En 1803, coup de maître: pour 15 millions de dollars, les Américains achètent de Napoléon la Louisiane française qui s’étend des Rocheuses aux frontières canadiennes, soit un territoire qui couvre les deux tiers des Etats-Unis actuels. Les colons avancent, au sud vers la Floride espagnole, à l’ouest vers le Mississipi et la rivière Ohio. C’est alors que surgit le premier unificateur indien, Tecumseh, chef Shawnee de l’Ohio.

Il tente d’unir toutes les tribus de la vallée de Mississipi dans une fédération solide qui serait assez forte pour traiter avec Washington de nation à nation:

« La manière, la seule manière d’enrayer et d’arrêter cette calamité c’est que tous les hommes rouges s’unissent pour revendiquer un droit commun et égal sur cette terre, comme par le passé, et ainsi qu’il devrait en être aujourd’hui; parce que jamais elle ne fut divisée dans le passé et qu’elle appartient à tous, pour l’usage de chacun.» (Pieds nus, page 98).

Tecumseh se rend bien compte qu’il est impossible de repousser les Américains à la mer, mais on peut, peut-être, stopper leur avance, partager le territoire et faire du fleuve Ohio une frontière définitive entre Blancs et Indiens. Mais Tecumseh se leurre: ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent sur le continent: pour les Indiens, la terre, comme l’air, ne peut se vendre; il faut la partager entre tous les êtres vivants, des plantes à l’homme. De plus, il n’est pas dans la mentalité indienne d’imposer une religion ou un credo politique à d’autres peuples; tout autre est la position gouvernementale.

Il faut se rappeler qu’en vertu des théories de l’époque, les Américains sont convaincus que leur présence est une bénédiction pour les Indiens et nul ne doute de leur assimilation volontaire. Comment ces brutes païennes ou ces poétiques sauvages — selon l’évolution de la mode intellectuelle — peuvent-ils résister aux attraits de la civili sation blanche? Comment une race inférieure en tout (selon les Américains) peut-elle refuser d’accéder à un degré plus élevé de civilisation? Pour le président américain John Quincy Adams, il n’y a aucun doute; il déclare en 1811:

The whole continent of North America appears to be destined by Divine Providence to be peopled by one nation, speaking one language, professing one general system of religion and political principles, and accustomed to one general tenor of social usages and customs.

Le message est clair et net: les Indiens n’ont aucune place dans cette république.

Tecumseh se rend compte rapidement qu’il est impossible de négocier avec le gouvernement et il encourage la lutte armée. Le contexte politique joue en sa faveur, mais les Indiens en seront, encore une fois, les victimes. Entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, les relations se détériorent. Au Canada, les militaires britanniques renouent des liens d’amitié avec les nations indiennes de l’Ohio et du Mississipi envahies par les colons et leur fournissent des armes. Comme tous les chefs qui l’ont précédé et qui le suivront, Tecumseh fait face au problème majeur des Indiens d’Amérique lorsqu’ils s’opposent militairement aux Blancs: les Indiens n’ont ni police, ni prisons, ni armée, et le seul moyen de persuasion d’un chef est le prestige, basé sur de nombreux précédents et qui peut servir de pression sociale ; mais rien, absolument rien, ne peut obliger un Indien à agir contre sa propre volonté. Ainsi, en plus de convaincre tous les membres de sa propre tribu, Tecumseh doit-il tenter de rallier l’ensemble des tribus de l’Ohio et du Mississipi. Près des Grands Lacs, Tippecanoe devient le chef-lieu indien d’une nouvelle con fédération contre les Américains, pendant que Tecumseh parcourt la vallée du Mississipi, jusqu’au golfe du Mexique. En son absence, une armée américaine attaque Tippecanoe et s’en empare. L’unification des Indiens du Mississipi et de l’Ohio, déjà longue et difficile, devient impossible. Un an plus tard, en 1813, Tecumseh meurt au combat. L’unification des Indiens, qui aurait pu être une menace sérieuse pour les Américains, ne fut, somme toute, qu’un simple épisode de la guerre contre les Britanniques.

Le mode de vie des Indiens de l’Ohio et du Mississipi est révolu; l’arrivée massive des Blancs condamne leurs territoires de chasse. Il ne leur reste plus qu’à partir vers l’ouest, laissant la place aux colons. « Ceux qui cultivent la terre sont un peuple choisi de Dieu, si jamais il a un peuple choisi », écrivait, dès 1784, le président américain Jefferson. Mais, alors, les Creeks et les Cherokees qui cultivent la terre ont sûrement leur place dans cette république.

Afin de survivre, les Cherokees, les Creeks, les Choctaws et d’autres peuples agricoles du sud-est des Etats-Unis ont décidé, lucidement, après de longues discussions, de s’intégrer au monde des Blancs. Les Américains eux-mêmes commencent à invoquer les « tribus civilisées», bien qu’ils se sentent mal à l’aise devant ces Indiens pacifiques, chrétiens et cultivateurs. On les laisse créer en paix leur façon de s’harmoniser au monde des Blancs. Parmi ces tribus civilisées, les Cherokees sont sans doute les plus intégrés. Sédentarisés depuis longtemps, ils ont construit des fermes, des écoles et des églises dans leurs villages. Ils ont mis en culture des vallées des Appalaches, élèvent des milliers de bestiaux, porcs, moutons et utilisent la charrue et la forge. En 1820. les Cherokees se donnent une constitution démocratique et leur capitale toute neuve, New Echota, est le siège d’un parlement élu de 32 députés, d’une université et d’un hôpital moderne. L’un des leurs, Sequoia, a même inventé un système de notation syllabique de leur langue qui est accepté partout et enseigné aux enfants des écoles cherokees. A partir de 1821, la grande majorité des Cherokees lisent dans leur langue et, en 1828, paraît le premier journal rédigé en cherokee et en anglais. C’est dans leur langue maternelle qu’ils apprendront à quoi les Américains entendent utiliser les Plaines achetées à l’empereur Napoléon.

Écriture cherokee

Pour les Américains, les Plaines de l’ouest sont comparables au Sahara ou à la Sibérie, désertes et inhabitées. Lors de l’achat du territoire aux Français, le gouvernement américain avait envoyé au-delà du Mississipi des expéditions d’exploration dont certaines se rendront jusqu’au Pacifique. Le rapport des explorateurs ne fait que confirmer la croyance populaire: les Plaines sont vides de toute population. Le gouvernement conclut qu’il faut donc garder les bonnes terres de l’est du Mississipi pour les colons américains et repousser les Indiens de l’est dans ce supposé désert. Le secrétaire d’Etat Henry Clay ayant déclaré en 1825 que la disparition des Indiens de la famille humaine ne serait pas une grande perte pour l’humanité, le gouvernement n’a aucun scrupule à installer les Indiens dans ce « désert ». C’est la fin de l’ère des traités qui assuraient aux Indiens la conservation d’une partie de leurs terres ancestrales. Après 1830, le Congrès américain leur imposera de troquer leurs terres pour d’autres qui sont situées dans ce que le gouvernement a défini comme étant le « pays indien». Ce « pays » comprend les territoires à l’ouest du Mississipi, à l’exception de la Louisiane, de l’Arkansas et du Missouri ; en fait, il s’agit de l’Oklahoma actuel. Ce territoire officiellement indien est ceinturé d’une série de forts destinés à empêcher les Blancs d’y entrer et surtout les Indiens d’en sortir.

Alors, de partout, commence la déportation. Elle se fait peu à peu, mais systématiquement, par secteurs géographiques successivement vidés de leurs occupants. Elle s’étendra sur 50 ans. Les premiers déportés arriveront en Oklahoma en 1830, les derniers en 1880. Pour certaines tribus, plusieurs traités doivent être signés, les déplaçant d’une réserve à l’autre, toujours plus à l’ouest, avant qu’ils n’atteignent leur destination finale. Certaines tribus subissent leur sort et se soumettent aux exigences du gouvernement, d’autres résistent. En 1832, une partie des Renards émigre, paisiblement, résignée, « dans un pays dont nous savons peu… au-delà d’une grande rivière, sur la route du soleil couchant . » ( Pieds nus sur la terre sacrée, page 14! )

Mais leur chef, Black Hawk, se révolte contre l’envahisseur. Baroud d’honneur de quelques guerriers qui ne sont même pas dupes : « même si je ne remportais pas la victoire, j’espérais tenir plus longtemps et vous donner beaucoup de mal avant de me rendre ». ( Ibid, page 15)

Au sud, en Floride, la situation est un peu différente. L’Espagne cède le territoire aux Américains, qui essaient aussitôt de le contrôler. Mais des milliers d’esclaves noirs en fuite s’y sont alliés aux Indiens séminoles et ont formé leurs propres communautés. Il en résulte trois guerres et, dans chacun des cas, les Américains essaient d’anéantir ce refuge des Noirs. Les Indiens, comme les Noirs, prennent alors le maquis pour des dizaines d’années.

De 1829 à 1837, 94 traités sont imposés aux Indiens de l’est dont les tribus sont exilées au-delà du Mississipi. Il reste des exceptions, comme les Iroquois et les Cherokees, qui sont considérées comme des tribus « civilisées». Mais, en 1838, les Cherokees apprennent, dans leur journal bilingue, « Le Phoenix», le message que leur adresse le général Windfield Scott:

Le président des USA m’a envoyé pour exiger de vous l’obéissance de telle sorte que vous vous établissiez de l’autre côté du Mississipi, où vous trouverez paix et prospérité… Il m’est impossible de tolérer la moindre révolte de votre part, car le sang des Indiens m’est aussi précieux que le sang des Blancs… Vous serez nourris et vêtus par l’armée des Etats-Unis pendant tout le temps que durera votre voyage. Nous veillerons sur votre confort et votre bien-être…(Jean Rapsail. « Journal Peau Rouge », Paris. Robert Laffont, 1975, p. 99.)

Ils doivent donc abandonner leurs fermes, leurs églises, leurs écoles. Sans vivres, sans vêtements, sans moyen de transport, n’ayant entre les mains que la liste des déportés, les ordres de départ et un itinéraire de 1 300 kilomètres, 9 000 personnes quittent leurs villages en plein hiver. Les soldats s’emparent des femmes, les officiers se réservant les plus jolies; les enfants sont séparés de leurs parents, les plus faibles et les plus vieux avancent à coups de baïonnette dans les reins. « C’était très lent de les déplacer enchaînés ensemble» indiquait un officier. Le voyage dure 6 mois. A l’arrivée, le général Scott a perdu trois soldats, les Cherokees 4000 hommes, femmes et enfants, tout au long de cette odyssée qu’ils baptiseront la «piste des larmes ».

Au milieu du siècle dernier, le bilan de la politique de déportation est édifiant : à l’est du Mississipi, il reste moins de 12 000 Indiens. Parmi ceux qui ont échappé à la déportation, il faut signaler trois groupes principaux, les Cherokees, les Séminoles et les Iroquois. Lors de la déportation de leur nation, 500 Cherokees s’étaient enfoncés dans les Smokey Mountains, sous la direction d’un vieillard. Ils tiendront le maquis jusqu’à ce que leur courage émeuve un militaire. En 1870, au lieu de les combattre, le riche colonel Thomas les installe à ses frais et sous sa protection dans les parages de la rivière Qualla. Enfin, en 1894, l’Etat de la Caroline du Nord se résout à reconnaître « de juré», la nouvelle nation Cherokee dans ses limites territoriales actuelles. Bien qu’occidentalisés, les Cherokees qui ont échappé à la déportation n’ont jamais oublié. Chaque année, ils jouent «Onto these Hills’>, pièce qui fait revivre la piste des larmes.

Les Séminoles non plus n’ont pas tous pris le chemin de l’ouest et de l’exil. Conduits par un sage de 108 ans, le chef Aripeka, 200 Séminoles se sont cachés tout au fond de la Floride, dans les marais des Everglades, au pays des serpents venimeux, des moustiques et des alligators. Ils résisteront jusqu’au début de la guerre civile en 1861, qui leur donnera enfin un moment de répit. Ils feront plus tard la paix avec les autorités fédérales et, aujourd’hui, des milliers de Séminoles vivent toujours en Floride.

En Nouvelle-Angleterre, il reste toujours des groupes de Penobscot et de Passamaquoddy. Les Iroquois habitent toujours le nord de l’Etat de New York; toutefois, le tracé de la frontière entre les Etats-Unis et le Canada a coupé leur territoire en deux. Enfin, on retrouve encore quelques groupes de la famille algonquine au Michigan et au Wisconsin. L’est est pour ainsi dire vidé de ses nations indiennes; lorsqu’à l’autre bout de l’Amérique la Californie sera cédée aux Américains par les Espagnols et ouverte à la colonisation, elle pratiquera aussi une politique de dépor tation, et l’Oklahoma s’enrichira d’une soixantaine de tribus de la côte du Pacifique, qui, selon le mot du président américain Van Buren, « émigrèrent sans la moindre répugnance apparente… »

L’Étau

Au nord et à l’ouest du territoire officiellement indien de l’Oklahoma, trente millions de bisons broutent alors la plaine herbeuse qui s’étend du Canada au Mexique. Avant l’arrivée des Espagnols, les Indiens des Plaines chassaient le bison à pied; à la suite de la révolte des Pueblos, en 1680, ils domestiquent les chevaux espagnols qui s’étaient échappés et étaient retournés à l’état sauvage, d’où leur nom de mustangs — de l’espagnol mestengo, sauvage —. Sans ennemis naturels, les troupeaux de mustangs atteignent plusieurs dizaines de millions de têtes dans les herbes grasses des Plaines.

Sans selles et sans étriers, les Sioux, les Comanches, les Navajos, les Apaches, les Cheyennes et bien d’autres tribus élaborent au XIXe siècle une culture fondée essentiellement sur le cheval et le bison. Le bison en est l’élément vital ; il fournit tout : nourriture, vêtements, tentes, combustible, corde, colle, fil à coudre, lassos, etc. Des tribus qui viennent de souches très différentes adoptent ce nouveau mode de vie et s’établissent définitivement dans les Plaines. Elles développent, pour communiquer entre elles, un langage par signes qui est compris d’un bout à l’autre de la Prairie. Toutefois, dès le début, ces Indiens doivent protéger leur territoire et leur nourriture contre la compétition grandissante des nouveaux déportés qui sont refoulés par les Blancs. Aussi, les tribus des Plaines sont-elles sur un pied de guerre permanent; elles développent une éthique guerrière et une habileté militaire considérable. Entre ces tribus de cavaliers, la guerre devient aussi rituelle que les combats de chevaliers du Moyen Age. On ne combat pas pour tuer, mais pour accomplir des exploits qui sont classés suivant les dangers qu’ils comportent. Mais les guerriers doivent faire face à des envahisseurs qui se préoccupent fort peu d’un code des procédures de combat.

La chasse au bison

Au début du XIXe siècle, les Indiens des Plaines et du sud-ouest (Etats actuels de l’Arizona et du Nouveau Mexique) connaissent peu les Blancs. Ceux des Plaines ont eu des contacts avec les Canadiens français qui font le commerce de la fourrure; en dépit d’une épidémie qui avait suivi ces premières rencontres avec des Blancs, les relations sont demeurées cordiales. Tout autres sont les relations entre les Indiens et les Espagnols établis depuis l’expédition de Coronado dans l’ensemble du Sud-Ouest américain et jusqu’en Californie. Depuis la révolte des Pueblos, les Espagnols n’ont jamais réussi à assurer complètement leur autorité et, avec le cheval, les tribus rebelles sont devenues à peu près invincibles. Les Apaches, comme les Navajos, se jouent des quelques escadrons de lourds cavaliers espagnols qui parcourent les Plaines à leur recherche et ils menacent même les fortins espagnols, défendus par quelques canons. Cependant, à la suite de la guerre avec le Mexique, les Américains obtiennent, par le traité Guadalupe Hidalgo (1848), la Californie et le Sud-Ouest américain. Les Américains sont encore loin des préoccupations des Apaches et des Navajos, alors que, plus au nord, les Sioux et les Cheyennes subissent les premiers coups de l’avance américaine.

Pour contrer les ambitions de la Compagnie de la baie d’Hudson sur l’Orégon — situé entre la Californie américaine et la Colombie britannique — et pour s’assurer le contrôle de cette région, le gouvernement américain encourage les colons à s’y établir. Pour traverser les Plaines et les Rocheuses vers le nord-ouest, les trafiquants de fourrures trouvent à travers les montagnes Rocheuses des passages praticables pour de lourds chariots. En 1839, les colons s’engagent sur ces nouvelles routes, en direction de l’Orégon.

Rapidement, le ruisseau d’immigrants devient un torrent. En 1845, cinq mille Blancs défrichent déjà les terres de l’Orégon ; cinq ans plus tard, ils sont treize mille. C’est avec inquiétude que les Indiens des Plaines voient passer ces colons, surtout lorsqu’ils constatent que, sur leur propre territoire, les Blancs élèvent des forts. Durant cette même période, les Blancs de Californie trouvent les premières pépites d’or.

Les colons se ruent vers les rivières de la Californie. Puis on découvre de l’or au Colorado, ce qui provoque une deuxième ruée. Des villes champignons, Denver, Virginia City, surgissent de terre en quelques semaines. L’Idaho et le Montana attirent à leur tour les chercheurs d’or, pendant que la secte religieuse des Mormons s’installent autour du Grand lac Salé. Les premiers habitants des Etats envahis sont submergés, et dans plusieurs cas, tout simplement massacrés. La Proclamation Royale est le dernier des soucis de tous ces aventuriers, et les faibles efforts du gouvernement pour mettre de l’ordre se révèlent infructueux. Tout au plus réussit-il à créer sur place quelques réserves pour les Indiens qui ne peuvent être déportés en Oklahoma.

À la veille de la guerre civile américaine, 540 000 Blancs habitent le versant du Pacifique. Ils veulent et exigent des moyens de communication avec leurs compatriotes de l’est et du Mississipi. Déjà les Plaines sont sillonnées de routes empruntées par les colons. Entre l’est et l’ouest, des compagnies tentent d’établir des liens directs, et les Indiens voient désormais passer les diligences de la Wells Fargo et les cavaliers du Poney Express. Les Indiens des Plaines sont condamnés mais ils essaient encore de résister au gouvernement qui veut les déposséder, aux Blancs qui ne respectent pas leur territoire, qui tuent, violent et minent leur peuple par l’alcool et la maladie. Ils n’ont aucune chance.

Les Américains sont convaincus de leur supériorité politique, technologique et surtout religieuse. Cette conviction est renforcée par les théories exposées dans l’ouvrage de Darwin « L’origine des espèces», publié en 1859, et suivant lesquelles ce sont les espèces les mieux adaptées qui dominent, les autres étant condamnées à disparaître. Pour les Américains du XIXe siècle, il ne fait aucun doute que les Blancs représentent la crème de l’humanité et que les autres races n’ont ni passé ni avenir. C’est donc avec surprise que les Américains découvrent l’ampleur de la résistance indienne à leur avance. Cette résistance est surtout le fait de deux groupes d’Indiens, les Sioux au nord et les Apaches au sud.

Les Indiens des Plaines

Ennemis mortels des Espagnols, les Apaches avaient toujours réussi à conserver leur indépendance dans cette région qu’on appelle le Sud-Ouest américain. Guerriers incomparables, ils sont les ennemis aussi bien des Pueblos que des Comanches du Texas. Au début, les Apaches ne se méfient pas des Américains; ils ont plutôt un préjugé favorable envers ces ennemis des Espagnols. C’est seulement au début des années 1860 qu’ont lieu les premiers affrontements entre Apaches et Américains. A la suite d’une raclée infligée par des Blancs à l’un des chefs apaches, Mangus Colorado — qui a protesté contre l’intrusion des mineurs sur les terres apaches — ils se révoltent une première fois. Les Américains doivent faire des offres de paix à Mangus Colorado qui les accepte, malgré l’opinion contraire de chefs comme Cochise et de guerriers déjà célèbres comme Geronimo. Fait prisonnier par traîtrise, Mangus Colorado sera abattu alors « qu’il tente de s’enfuir», selon l’expression consacrée.

La guérilla devient impitoyable: les forces armées américaines, beaucoup plus nombreuses et nettement mieux équipées, forcent les Apaches à se soumettre. Réfugiée dans les montagnes du Nouveau-Mexique et traversant la frontière mexicaine à volonté, une partie de plus en plus petite de la nation apache reste libre sous la direction de Cochise puis de Géronimo.

Géronimo et ses guerriers

Quant aux Navajos, ils reçoivent en 1864 la visite de Kit Carson, en compagnie de l’armée américaine. Il leur annonce leur recyclage prochain et obligatoire dans l’agri culture. Pour bien se faire comprendre, Carson fait mas sacrer leurs moutons et leurs chevaux, ruine leurs maigres cultures afin de les affamer et déporte la majeure partie de la population dans le sinistre camp de réfugiés de Bosque Rodondo. Les grandes tribus du sud-ouest semblent domptées.

Au nord des plaines également, la guerre devient inévitable. Outre les grandes pistes qui traversent le territoire indien, la construction du chemin de fer perturbe sérieusement la région. Le bison commence à diminuer, victime des massacres qu’on en fait pour nourrir les employés du chemin de fer. L’armée américaine avait bien signé des traités avec les tribus dont on traverse le territoire, mais les ententes ne sont jamais respectées et l’armée est là pour protéger les Blancs et non les Indiens. La construction de forts en territoire indien marque le début des guerres dans les Plaines du nord-ouest, avec les Sioux, les Cheyennes, etc.

Si la grande majorité des Indiens se soumet rapidement devant une armée suréquipée et aguerrie par la guerre de Sécession, il reste tout de même, au nord, une poche de résistance: les puissantes tribus des Sioux. Sous la direction de chefs comme Crazy Horse et Red Cloud, les Sioux mènent, comme les Apaches au sud, une lutte de guérilla farouche. Ils réussissent à couper la piste Bozeman, l’une des plus importantes voies de communication entre l’est et l’ouest. Plus un pionnier, plus un soldat même n’ose s’aventurer en pays sioux. En 1868, au fort Laramie, le général Sherman doit signer la paix. Un traité garantit aux Sioux leur propre territoire et, surtout, le respect des Black Hills, leurs collines sacrées. L’armée doit évacuer tous les forts construits sur ce territoire. Mais ce n’est qu’un répit. Car l’armée américaine, humiliée, reviendra. En attendant, elle se tourne contre les Cheyennes, fidèles alliés des Sioux, et les écrase.

Parallèlement aux affrontements armés, une autre lutte, plus vicieuse, est encouragée par le gouvernement américain. C’est celle qu’appuie le général Sheridan quand il écrit en 1875 : « les chasseurs feront l’année prochaine plus pour régler l’irritante question indienne que l’armée n’a pu le faire pendant les trente dernières années.» En effet, il apparaît que, pour occuper les Plaines, il faut en chasser simultanément les deux habitants: les Indiens et les bisons. Les premiers, totalement dépendants des seconds, tomberont aisément quand ils en seront privés. Liée dans la vie, leur destinée l’est également dans la mort. Les Blancs tuent le bison pour le sport ou pour le profit, ne prenant que la langue qui se vend fort cher dans les villes de la côte atlantique et laissant pourrir les carcasses au soleil; et on continue le massacre pour nourrir les ouvriers. A cette époque, un certain William Cody, qui abat à lui seul 4000 bêtes en 18 mois, y gagne le surnom de Buffalo BiIl. L’armée américaine elle-même s’y mettra. Le bison diminuant, les Indiens commencent à mourir de faim. En 1849, quand les Blancs se mettent à sillonner les Plaines, les Indiens peuvent s’approvisionner à même un troupeau d’une dizaine de millions de têtes. En 1889, à la fin des guerres indiennes, il en reste à peine mille. Garfield, futur président du pays, se réjouit du massacre qui règle si aisément la question indienne.

Jusqu’en 1871, les tribus avaient un statut de nations souveraines mais « dépendantes-domestiques», c’est-à-dire que le gouvernement fédéral devait négocier avec elles l’occupation de leurs terres; par contre, les tribus ne pouvaient pas refuser devant la volonté du gouvernement. A partir de 1871, l’Etat ne signe plus de traités; il a au contraire l’intention de briser les structures des tribus. Le Gouvernement ne doute pas que la fin des Indiens fait partie du grand plan de Dieu — prouvé par Darwin — pour remplacer le « sauvage païen» par l’Européen chrétien. « Since the Indian and his savage state was condemned to individual damnation and racial extinction, the human course was clarly to “kill the Indian and save the man”. He was to be turned, as rapidly as possible, into a facsimile of his white saviour.» (Minority Rights Group, page 18). C’est pourquoi les dirigeants fédéraux refusent de reconnaître les tribus, envoient les fils des chefs vaincus dans les écoles dc l’est pour les assimiler et introduisent des missionnaires dans les réserves afin de convertir les Indiens le plus vite possible. Le programme est ralenti lorsque la guerre reprend dans l’ouest.

En 1874, on trouve de l’or dans les Black Hills, collines sacrées des Sioux. Mais les collines sont protégées par le traité de Fort Laramie, qui interdit la présence des Blancs dans le territoire des Sioux. Pendant un certain temps, les Sioux avaient pu vivre paisiblement dans le Dakota du Sud, parce qu’il restait suffisamment de bisons pour leurs besoins. Pour sa part, le gouvernement n’avait pas oublié l’humiliation. Il n’avait pas oublié non plus que chaque Sioux tué avait coûté un million de dollars à la trésorerie nationale. En 1875, le gouvernement ordonne aux Sioux de libérer le territoire et de se rendre dans les réserves qu’il leur désigne. Sitting Bull, le plus influent des chefs, refuse. Le 25 juin 1876, les hommes du général Custer sont défaits dans la plus célèbre des guerres indiennes, la victoire de l’alliance Sioux-Cheyennes à Little Big Horn. La dernière. Tribu après tribu, au sud comme au nord, les Indiens sont écrasés définitivement. Certains tentent de fuir, mais où? Le chef Joseph des Nez-Percés, entraîne son peuple dans une retraite stratégique incroyable vers le Canada. En trois mois, la tribu parcourt 1 600 kilomètres, poursuivie par l’armée américaine. Affamés, affaiblis, les Indiens devront se rendre, à quelques dizaines dc kilomètres de la frontière canadienne.

En 1875, tout semble fini: à bout de forces, les tribus se rendent dans les réserves qu’on leur désigne. Les Cheyennes du Montana sont exilés à un millier de milles au sud, en Oklahoma, dans un climat et un milieu auxquels rien ne les a préparés. Mourant de faim dans leur exil, malades, les Cheyennes tentent de fléchir le gouvernement pour pouvoir retourner chez eux; inutilement. Une nuit, 300 d’entre eux s’évadent; hystériques, 10 000 soldats et 3 000 courageux colons se placent entre les Cheyennes et le Montana. Attaqués, capturés, évadés de nouveau, les Cheyennes finissent par obtenir le droit de mourir chez eux. Le gouvernement ignore alors que les Cheycnnes retournent s’asseoir sur des milliers de tonnes de charbon, et s’y multiplier.

Quant aux Apaches, ils sont déportés en Floride. Seul un petit groupe, sous la direction de Geronimo, puis de Nino Cochise — qui a raconté de façon émouvante la survie des Apaches libres pendant une trentaine d’années — se réfugient au nord du Mexique. Sitting Bull, le chef Sioux, s’est réfugié au Canada, qui ne rêve que de s’en débarrasser. On lui fait rencontrer des émissaires américains et on aura finalement raison de lui en le privant de sa ration alimentaire. En 1880, le territoire officiellement indien de l’Oklahoma est ouvert à la colonisation.

La danse de l’Esprit

Le siècle achève lorsque, du fond du désespoir, une étincelle renaît. Dans un rêve, le prophète paiute Wovoka voit Dieu marcher sur une terre verdoyante où le gibier et le poisson abondent. La religion du désespoir naît alors dans l’ouest. Le Dieu de la vision a donné une danse, des chants et des prières au prophète; celui-ci proclame que tous doivent danser la danse de l’Esprit pour que les Indiens se partagent le monde disparu que le prophète a vu dans son rêve. La danse se répand rapidement et elle est bientôt adoptée par une trentaine de tribus. Mais la danse de l’Esprit est aussi encouragée par Sitting Buil, et l’armée, inquiète, se met en route pour le Dakota. Devant cette manoeuvre, les Sioux se réarment spontanément, en dépit de leur faiblesse. Chargés de les désarmer, les soldats du colonel Custer, le grand vaincu de Little Big Horn, prennent une revanche longtemps attendue et massacrent une colonne de réfugiés sioux à Wounded Knee; il en restera cinquante après la fusillade. Black Elk, chef Sioux, écrira quelques années plus tard: « Je peux voir que quelque chose d’autre mourut aussi dans la boue sanglante et fut enterrée dans le blizzard; le rêve d’un peuple est mort là. C’était un beau rêve. »

Wounded Knee

Quatre siècles après la découverte de l’Amérique, la frontière disparaît et, avec sa disparition, prend fin la première période de l’histoire américaine. Les Américains sont maintenant tranquilles, ils ont «gagné» leur pays. La population blanche, qui était de 5 300 000 au début du XIXe siècle, passe à 23 millions en 1850, puis à 76 millions en 1900. Quant aux Indiens, ils passent d’un million en 1492, à 300 000 en 1890, presque tous parqués, comme les derniers bisons.

Les Indiens s’étaient bien défendus devant un si grand nombre d’envahisseurs. En 1862 et 1890, plus de mille combats opposèrent ceux-ci à l’armée des Etats-Unis. Mais la famine, la maladie, l’effondrement de leur économie furent des fléaux beaucoup plus meurtriers. Les seuls Indiens qui vont encore à cheval en cette fin de siècle et tirent toujours au fusil sont ceux qui participent au premier Wild West Show, inauguré par Buffalo Bill. Préférant chevaucher une dernière fois dans l’arène plutôt que de mourir dans des camps de réfugiés, des Indiens de toutes les tribus des Plaines y participent. Une des vedettes est un tireur d’élite, Gabriel Dumont, réfugié aux Etats-Unis après les guerres métisses du Canada.

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3. La Conquête

Histoire des Indiens du Québec (et du Canada)
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Premiers arrivés en Amérique du Nord, les Français saisissent rapidement que la vraie richesse de ce pays est la fourrure. Maîtres d’oeuvre de l’exploration vers le cœur du continent à la recherche de sources d’approvisionnement, les Français seront talonnés par les Anglais qui, établis sur les rives de la baie d’Hudson, ont un accès privilégié au réservoir fabuleux du nord du Québec et des forêts de l’Ouest.

Traite avec les amérindiens autochtones

L’attrait des Européens pour la fourrure détermine l’allure de la conquête du Canada. Elle n’est pas brutale comme celle des Espagnols ou des Américains. Peu intéressés à cultiver, les Français ne mènent pas ici ces terribles combats pour déloger les Indiens et s’installer sur leurs terres.

Malgré des bavures difficilement évitables, les Québécois sont probablement, avec les Quakers de Pennsylvanie, le peuple qui s’est le mieux entendu avec les autochtones: n’ont-ils pas d’ailleurs fondé avec eux le siècle dernier, dans l’Ouest, une nouvelle nation, les Métis?

La Recherche de la route vers l’Asie: de l’or et des métaux précieux

Informés des voyages de Colomb, les marchands anglais du XVe siècle commanditent une expédition après l’autre dans l’Atlantique Nord, afin de trouver avant tout le monde le passage vers l’Asie. C’est au cours d’une de ces expéditions qu’ils découvrent les prolifiques bancs de morue de l’île de Terre-Neuve. Cabot raconte qu’on n’avait qu’à plonger dans l’eau un seau alourdi d’une pierre pour le ramener plein de morues. Les pêcheurs basques, espagnols, bretons, normands et portugais s’y précipitent. Dès la fin du XVe siècle, l’exploitation des bancs de Terre-Neuve se fait sur une grande échelle. Graduellement, les pêcheurs commencent à sécher la morue sur la terre ferme, le long des côtes de Terre-Neuve. De là, en remontant par le détroit de Belle-Isle, ils pénètrent dans le golfe Saint Laurent, qu’on croit alors être une baie. Ce sont les premiers Européens à entrer en contact avec la grande famille des Algonquins.

Du Labrador à l’Alaska, s’étend une zone écologique immense, la forêt boréale, royaume des conifères, des lacs et de l’hiver. Deux groupes se partagent le territoire: les Dénés, de l’Alaska à la baie d’Hudson, et les tribus de la famille algonquine — Cris, Innus (Montagnais) , Attikameks, Naskapis et Algonquins proprement dits — qui chassent de la baie d’Hudson au Labrador. Dans ce milieu difficile, les chasseurs sont constamment en quête de nourriture: chez les Naskapis de la toundra québécoise, entièrement dépendants du caribou, par exemple, chaque famille a besoin d’environ 250 bêtes par année pour assurer sa subsistance. Aussi, les chasseurs de la forêt boréale se dispersent-ils pour répartir leurs chances de succès; on partage ensuite. A la fin de l’été, la bande éclate en petits groupes d’une vingtaine de personnes, toutes parentes, qui rejoignent un territoire de chasse dont ils connaissent à fond la faune et la flore. Ce mode de vie détermine le contenu des légendes et l’essentiel de l’éducation des enfants.

Dans la forêt, chacun est son propre maître; si on suit généralement l’avis du chasseur le plus expérimenté, c’est parce qu’il s’est gagné le respect des autres. Si sa parole a du poids, elle ne peut cependant obliger qui que ce soit. Personne ne se sent lié par la décision de la majorité. Même attitude devant la religion: chacun reste maître de sa vie spirituelle et, dans ce domaine, le sens de la hiérarchie n’existe pas, sauf en de rares circonstances où s’impose l’autorité du shaman.

Au printemps, les chasseurs se retrouvent en bandes à l’embouchure des rivières: les Attikameks sur le Saint Maurice, les Cris à la baie James ou au lac Saint-Jean, selon l’occasion, et les Innus au lac Saint-Jean ou le long du Saint-Laurent. Entre Naskapis, Innus, Attikameks, Cris et Algonquins, les relations — par le réseau hydrographique du Québec — sont régulières. Tous ces chasseurs se comprennent fort bien entre eux: le cri est le latin des langues de la famille algonquine et les langages différents ne sont pas une barrière à la communication entre groupes; le mode de vie, encore moins.

Il n’y a pas que des chasseurs dans l’Est canadien. Avec 4000 ans de retard sur le Mexique, le maïs, les courges, les haricots sont enfin parvenus dans la vallée du Saint Laurent depuis le Sud-Ouest américain, par le Mississipi, l’Ohio et les Grands Lacs. Autour de l’an mille, les fermiers des tribus agricoles, appelés les Iroquoiens, habitent de longues maisons réunies en villages, le long des rives du Saint-Laurent et du lac Ontario. Deux établissements plus importants se distinguent, l’un autour de l’île de Montréal, l’autre près du cap Diamant. Avant tout agriculteurs, les Iroquoiens s’adonnent aussi à la chasse et à la pêche. L’été, ils partent de Stadaconné, d’Achelacy, de Starnanam et d’Ajoaste (.Villages situés entre Portneuf et l’ ÎIe-aux-Coudres.) , pour chasser le phoque sur la côte nord, ou pêcher dans les eaux de la péninsule de Gaspé.

En 1534, le capitaine Jacques Cartier reçoit du roi de France un mandat bien précis: trouver de l’or et des épices dans ces régions fréquentées par les morutiers depuis plus d’un demi-siècle. Cette même année, il jette l’ancre dans la baie des Chaleurs, à la limite du territoire des Micmacs, qui, depuis le cap Breton, s’étend d’un côté vers la Nouvelle Ecosse et de l’autre vers la Gaspésie. Visiblement, ce n’est pas la première fois que les Micmacs voient des Européens car ils ne manifestent ni crainte ni surprise; ils vont simplement chercher des fourrures et demandent à les échanger. Cartier, lui, prend peur et fait tirer du canon; ce n’est que le lendemain qu’il entreprend de commercer avec les Indiens.

Poursuivant son voyage, le Français entre dans la baie de Gaspé, où se sont rassemblés trois cents Iroquoiens en expédition de pêche. C’est la prise de possession officielle du territoire: Cartier fait ériger une croix qui porte fleurs de lys et l’inscription «Vive le roi de France». Dans un de ces petits livres d’histoire qui nous ont donné l’essentiel de nos idées sur les Indiens, Laviolette écrivait : « Cartier ne sait pas parler la langue des Indiens. Mais il tâche de leur parler du Bon Dieu par signes. II leur donne des couteaux, des bracelets, des anneaux, des chapelets. Le Grand Chef est très content, lui aussi veut faire un cadeau. Et il donne ses deux enfants à Cartier . » (Guy Laviolette. Histoire du Canada, 3e année, La Prairie, Québec. Procure des Frères de l’instruction chrétienne. Ottawa. 1952. p. 13.)

En vérité, voyant tout le cérémonial qui avait accompagné l’érection de la croix, le chef de l’expédition de pêche, Donnacona, accompagné de quelques hommes, se rend aussitôt sur le navire des Français pour protester contre ce geste. Ils sont faits prisonniers et Cartier retient les deux fils de Donnacona en otages. Celui-ci n’a plus qu’à s’incliner devant la présence des Français. Lors de voyages subséquents, les relations avec les Indiens vont se détériorer: par ignorance autant que par mépris, Cartier rejette délibérément les us et coutumes, de même que les services que lui offrent les Indiens.

En septembre de l’année suivante, Donnacona apprend que Cartier, de retour, est piloté sur le Saint-Laurent par ses deux fils qui lui révèlent ainsi le deuxième grand axe de pénétration de l’Amérique, l’autre étant le Mississipi. Cartier s’ancre devant Stadaconé. Refusant l’alliance avec ses habitants, il entreprend la construction d’un fort armé. Insulte directe aux gens du lieu, c’est aussi le signe que les Français s’installent pour de bon. Cartier poursuit ses explorations jusqu’à Hochelaga.

Regardant de bien haut les Indiens, les Français ne s’inquiètent pas de leur mise en garde contre les rigueurs de l’hiver qui s’en vient: Saint-Malo est à la même latitude que Québec et Cartier connaît déjà nos étés chauds et nos automnes supportables. C’est le choc: quatre pieds de neige, le fleuve gèle dès le 15 novembre. Vingt-cinq hommes mourront, emportés par le scorbut. Pendant l’hiver, les relations entre Indiens et Blancs ne s’améliorent pas. Avant de repartir, Cartier kidnappe Donnacona et enlève, encore une fois, ses deux fils. Ces « prisonniers politiques » ne reverront jamais les rives du Saint-Laurent.

Cartier reviendra six mois plus tard, non plus comme chef, mais comme membre de l’expédition dirigée par le Sieur de Roberval, qui va tenter un établissement au pays.

Aux Indiens sceptiques de Stadaconé, il raconte que Donnacona est mort (ce qui est vrai), et que ses fils sont devenus de grands seigneurs désireux de demeurer en France, ce qui est faux, bien entendu. L’établissement tenté à Cap Rouge est un désastre. Pendant l’hiver, des rumeurs d’accrochages entre Indiens et Blancs parviennent en France; on dit que 35 Européens sont morts. Lorsque l’été arrive, les Français en ont assez, ils prennent le chemin du retour sans plus attendre l’arrivée imminente du chef de l’expédition, le Sieur de Roberval. Ils le rencontreront toutefois devant Terre-Neuve, où, malgré l’ordre formel de son chef, Cartier refuse de rebrousser chemin. Sûr de lui, ayant dans ses cales de l’or et des diamants, qui sauront bien excuser ce manque à la discipline, Cartier profite de la nuit pour faire voile vers la France.

Malheureusement pour lui, il ne transporte que du quartz et de la pyrite de fer. Le ridicule est à son comble, qu’illustre bien l’expression «faux comme les diamants du Canada». Et Cartier va enterrer son dépit en son manoir de Saint-Malo. Le retour de Roberval marque plus ou moins la fin de ces grandes expéditions ayant pour but de trouver de l’or et des pierres précieuses.

La Fourrure

Pendant toute la période qui précède, de plus en plus de pêcheurs européens entrent dans le golfe du Saint-Laurent et troquent des fourrures avec les Innus de la Côte Nord ou avec les Micmacs de la Côte atlantique. Dès lors, les Indiens se mettent à chasser en fonction de la traite qui s’amplifie et leur apporte ces produits européens devenus rapidement indispensables.

Un virage s’amorce, qui conduira au déclin de leur mode de vie traditionnel. Ainsi la trappe, nettement différente de la chasse, les amène de plus en plus souvent, et de plus en plus loin dans les bois. Ils en arrivent parfois à exploiter des territoires qui ne sont pas les leurs et cet empiètement accentue les risques de querelles entre Indiens.

De plus, la trappe des petits animaux à fourrure, contraire ment à la chasse, ne nourrit pas; l’habitude se prend donc d’échanger des fourrures contre des aliments nouveaux comme la farine. Ainsi, les Innus qui s’adonnent intensément au troc commencent à échanger la fourrure trappée par les Cris contre des produits usagers européens. Les marmites de fer par exemple deviennent indispensables et les objets en métal, aiguilles, couteaux, nettement plus solides que les outils en pierre. Chaque nation protège jalousement son territoire et les Algonquins doivent demander la permission ou payer un droit de passage pour amener leurs peaux de castors à Tadoussac.

La demande européenne pour les fourrures augmente sans cesse, et bientôt les navires de commerce sont aussi nombreux que les bateaux de pêche sur le Saint-Laurent. Aucune organisation encore: Innus et Micmacs vendent à qui ils le désirent; ils ont le choix. En 1578, par exemple, une vingtaine de navires remontent le Saint Laurent, commerçants, pêcheurs français ou basques venus chasser la baleine, etc., dont plusieurs s’arrêtent à Tadoussac, lieu de rassemblement traditionnel des Innus.

Certains Français en ont cependant assez de tous ces Européens indépendants qui viennent chaque année à Tadoussac. Ils veulent obtenir le monopole de la traite et, pour cela, il leur faut des alliances plus solides, plus formelles avec les Indiens, particulièrement avec les Innus, qui contrôlent le Saguenay et une partie du St-Laurent.

Plus loin sur le Saint-Laurent, les maisons longues sont désertes, le maïs ne pousse plus: les petits villages qui balisaient la route de l’Ile-aux-Coudres à Montréal au temps de Cartier ont disparu. Aujourd’hui encore, on ignore ce qu’en sont devenus les habitants. Exterminés par d’autres fermiers comme ceux du lac Ontario? Ou encore par les Innus? Emportés par la maladie? Assimilés par les Mohawks, ces Iroquois du Richelieu? Entre ledépart de Cartier et l’arrivée de Champlain, les fermiers disparaissent de la vallée du Saint-Laurent seulement, car à un millier de kilomètres plus loin, sur les bords des lacs Erié et Ontario, des milliers de fermiers continuent à cultiver et à produire en abondance le maïs et le tabac. Au moins dix-sept tribus ayant la même armature sociale, une langue et une culture similaires et vivant surtout d’agriculture, peuplent de nombreux villages dans la péninsule ontarienne et le nord de l’actuel Etat de New York.

Ces fermiers ne s’entendent pas toujours entre eux et certaines tribus se sont regroupées pour former des confédérations, conformément aux enseignements du prophète Deganawidah, qui est venu parmi eux quelques générations avant l’arrivée des Européens, accompagné de son porte- parole Hiawatha. Ils ont exposé aux fermiers que leur territoire est à l’image de ces maisons longues qu’ils habitent tous: une porte aux deux extrémités, les différents clans et peuples entre les deux et un feu principal au milieu. Ce prophète leur a aussi enseigné les mécanismes permet tant à chaque nation de garder sa pleine autonomie tout en s’associant aux autres peuples du territoire de la « maison longue». Ces enseignements et l’histoire de Deganawidah et de son porte-parole devinrent la Bible de cinq nations qui se soudent pour devenir la Ligue iroquoise, la Ligue du peuple de la longue maison. Près du lac Erié, les Sénécas gardent la « porte» de l’ouest alors que le Richelieu et l’Hudson, « porte» de l’est, étaient défendus par les Mohawks. Entre les deux vivent d’autres nations, dont celle des Onondagas, gardiens du Feu sacré et des traditions et siège de la Ligue iroquoise. C’est autour du Feu sacré que les membres de la Ligue iroquoise se rencontrent plusieurs fois par année pour recevoir des ambassadeurs, discuter d’affaires tribales et décider de la paix ou de la guerre avec leurs ennemis traditionnels: les Hurons, les plus nordiques des fermiers. 

Deux fois plus nombreux que les Iroquois, quelque 20000 Hurons habitent à l’extrême limite nordique cultivable du Nouveau Monde, près du lac qui porte leur nom, le territoire le plus densément peuplé du Canada amérindien. Au sud, les Hurons font pousser du maïs, plus qu’il ne leur en faut pour se nourrir; au nord, l’agriculture est impossible mais les animaux sont nombreux. Tout près de leur territoire, la route de canotage la plus connue et la plus fréquentée par les Algonquins relie les Grands Lacs de l’ouest à la vallée du Saint-Laurent, par l’Outaouais. Les échanges sont nombreux entre Algonquins et Hurons et le commerce rapporte aux deux: les produits agricoles permettent aux Algonquins de tenir le coup si la saison de chasse est mauvaise, et leur viande est une denrée précieuse pour les Hurons qui ont épuisé le gibier autour de leurs villages. Au cours des siècles, l’intensification de ces échanges fait de la Huronie la plaque tournante du commerce indien. On a, par exemple, retrouvé du tabac huron chez les Naskapis de l’Ungava. La Confédération des Hurons et la Ligue iroquoise sont donc les deux seuls intermédiaires possibles pour qui veut accéder au commerce des Grands Lacs. Ce carrefour des eaux de l’Atlantique, du golfe du Mexique, de la baie d’Hudson et des Plaines de l’ouest est aussi un gigantesque réservoir à castors. Cette caractéristique en fera un des territoires les plus convoités par les Blancs. Mais, pour l’instant, le castor n’intéresse ni les Iroquois ni les Hurons, et les Blancs, seuls acheteurs, n’ont pas encore dépassé Tadoussac.

Lorsque Champlain arrive à Tadoussac en 1603, il signe une alliance avec plus d’un millier d’Innus et d’Algonquins, qui fêtent une victoire récente contre les Mohawks. L’objectif premier est bien sûr d’accorder aux Français le monopole du commerce de la fourrure, mais on s’occupe aussi de l’installation de quelques colons. Selon la tradition orale innue, l’entente disait à peu près ceci : les Français peuvent semer du blé sur la frange de notre territoire en bordure du fleuve que nous n’occupons que l’été. Lorsque la chasse ne sera pas fructueuse, ce qui est régulier, les Français donneront aux Indiens une partie du blé qu’ils y auront cultivé. C’est avec la permission des Innus et des Algonquins que Champlain fonde, en 1608, le comptoir de Québec et, l’année suivante, il accompagne ses alliés dans une expédition contre les Mohawks. Les dés sont jetés pour longtemps: d’un côté les membres de la famille algonquine alliés aux Français, de l’autre les Iroquois, isolés pour l’instant, mais qui s’allieront tout naturellement aux adversaires des Français (les Hollandais, puis les Anglais).

En juillet 1615, Champlain se rend dans la lointaine Huronie pour conclure une alliance qui drainera, grâce aux commerçants hurons, la fourrure des Grands Lacs vers les acheteurs français. Désormais, chaque année, 60 canots et 200 hommes descendent le Saint-Laurent, apportant en moyenne 10000 peaux. Même si le gros du commerce se fait maintenant avec les Hurons, il se poursuit partout ailleurs avec les autres nations.

Mais la nouvelle alliance est un événement politique important: elle modifie considérablement les rapports traditionnels entre les Hurons et les Iroquois. Entourés d’ennemis maintenant très forts et désirant briser leur isolement, les Iroquois se tournent vers les Hollandais de l’Hudson. Contre des armes, ils leur offrent des fourrures piratées aux convois français qui descendent le Saint Laurent. Dès lors, les accrochages entre les Iroquois et les Français et leurs alliés deviendront réguliers, ce qui vaudra aux premiers d’être considérés comme « les méchants » dans nos livres d’histoire.

La présence grandissante des Français sur les rives du Saint-Laurent accroît nécessairement les échanges et des modifications culturelles s’ensuivent pour les Indiens. La trappe n’est d’ailleurs plus le seul moyen de se procurer des fourrures, car le troc des produits européens avec des tribus qui ne sont pas en contact avec les Blancs se développe: ainsi, les Innus revendent aux Naskapis de la toundra et les Micmacs font de même avec les Abénaquis de la Nouvelle-Angleterre.

À leur tour, les Français subissent l’influence indienne; ils ont compris que ce pays est invivable pour qui ne s’y adapte pas. Si Cartier n’a jamais voulu échanger ses lourdes chaloupes pour le canot d’écorce, à l’époque de Champlain, les Français ont déjà emprunté aux Indiens leurs canots, les raquettes, une partie de leur habillement de même que certains comportements purement indiens. Les interprètes qui connaissent bien la langue et les manières indiennes sont les premiers à s’assimiler et cela, au grand désespoir d’une élite qui voudrait transporter ici son petit coin de France, lois, mentalités et religion comprises. Malheureusement pour elle, les interprètes, quoique d’un mauvais exemple, sont absolument indispensables et vivent fort bien. Etienne Brûlé, qui parle couramment le huron et a ses entrées dans plusieurs tribus, gagne autant que Champlain, gouverneur de la colonie. Les bonnes âmes déplorent d’autant plus que les Français deviennent plus « sauvages» que les « sauvages» qu’après des années d’évangélisation, les Récollets doivent conclure à un échec: en 1625, dix ans après leur arrivée, ils n’ont pas encore converti un seul Indien.

Arrivés en 1615 pour évangéliser les païens, les Récollets ont vainement tenté de suivre les Innus à la chasse. Croyant plus facile de prêcher la bonne nouvelle à des sédentaires, comme les Hurons, les Pères doivent déchanter. Imposer une croyance personnelle sous l’égide d’une autorité religieuse se révèle impossible chez un peuple qui n’a pas de spécialistes du culte. A quoi il faut ajouter que les mots n’existent tout simplement pas en langue huronne pour traduire « la foi », « la tentation », « la justice punitive », etc. Lorsqu’on arrive aux anges et â la Sainte Trinité, les problèmes de langage sont carrément insolubles. On peut parler de mésentente ou de malentendu complet entre les Récollets et leurs ouailles.

Pour les premiers, qui veulent voir la pratique religieuse comme on la connaît en France se reproduire ici, la vie indienne n’est qu’absence de discipline, ignorance de la loi et du gouvernement. De leur côté, les Hurons n’arrivent tout simplement pas à comprendre la morale française du XVIe siècle. Voici comment un Huron expliquait patiemment à un Récollet sa pensée au sujet du mariage: « Ne vois-tu pas bien que tu n’as pas d’esprit? Ma femme ne s’accommode pas de moi et je ne m’accommode pas d’elle; elle s’accordera bien avec un tel qui ne s’accorde pas bien avec sa femme. Pourquoi veux-tu que nous soyons quatre malheureux le reste de nos jours?»

En 1629, lors de la prise de Québec par les frères Kirke, les Récollets et les quelques Jésuites à peine débarqués quittent la Nouvelle-France. Lorsque les Français reviennent au pays en 1632, les Jésuites ont obtenu l’exclusivité missionnaire. Pour eux, l’alliance commerciale va de pair avec l’alliance religieuse. Contrairement à ces derniers qui voulaient faire des Français avec les Indiens pour mieux les christianiser, les Jésuites, se basant sur les expériences du Paraguay, ont une approche toute différente de celles des Récollets. Ils vont tenter d’isoler les Indiens afin d’obtenir de rapides conversions qui devraient avoir un effet d’entraînement. A Sillery, où ils essaient de transplanter des Algonquins, l’expérience est décevante. A Oka, à Kahnawake, à Saint-François et à Bécancour, où ils accueillent des réfugiés des Etats-Unis, ils connaissent plus de succès. Par ailleurs, l’échec qu’ils ont connu en essayant d’appliquer aux jeunes Innus et Algonquins les méthodes pédagogiques françaises ou en essayant de convertir les aînés dans leurs déplacements en forêt les ont convaincus : « Les Montagnais consacrent toutes leurs énergies à survivre et ils n’ont pas, pour ainsi dire, le temps de se sauver eux-mêmes.» Mais les Innus seront désormais tranquilles ; le prochain effort systématique pour les convertir viendra des Oblats, autour des années 1850.

C’est à la Huronie, agricole, sédentaire et commerciale, que les Jésuites vont consacrer l’essentiel de leurs démarches. Cependant, apportées par les explorateurs et les mission- naires, trois épidémies fauchent dix mille Hurons en moins de cinq ans, la moitié de la population. Les survivants sont partagés à l’égard des Blancs ; certains deviennent carrément hostiles envers les missionnaires, qu’ils accusent d’être, sans trop savoir comment, responsables des maladies; d’autres, subjugués par les Blancs toujours plus nombreux et de plus en plus capables de se débrouiller dans leur milieu, et donc de les dominer, deviennent chrétiens. Les convertis obtiennent des privilèges que les autres n’ont pas; ils peuvent même obtenir des armes à feu. Entre la Ligue Iroquoise qui n’a plus de fourrures sur son territoire, mais qui forme un bloc solide armé par les Hollandais puis par les Anglais qui les remplacent, et les Hurons dont le commerce est florissant, mais qui sont brisés par la maladie, divisés par la religion et mal armés par leurs alliés, le rapport de force deviendra rapidement inégal.

Du côté civil, les Français tentent aussi d’imposer leurs méthodes, ce qui ne va pas sans problèmes. Le conseil des chefs que Champlain a voulu mettre sur pied, pour régulariser les relations avec ses alliés Innus et Algonquins, est rejeté par les Indiens. Ceux-ci ont horreur du monopole et de l’autorité ; ils préfèrent vendre à qui ils veulent, alors que la Compagnie des Cent-Associés désire être le seul acheteur et pouvoir ainsi fixer des prix que les Indiens devront accepter. C’est pourquoi ceux-ci n’ont pas le sentiment d’un désastre quand les Anglais s’emparent de Québec en 1629; ce sont d’autres Blancs avec qui ils pourront commercer, voilà tout.

Dans la colonie, un nouveau tissu social se crée. En dépit de quelques aspects négatifs, Indiens et Français trouvent des avantages à échanger. Pour les Indiens, les Blancs représentent un mode de vie « amélioré», en dépit des ravages de l’alcool, ainsi qu’une alliance non négligeable contre leurs ennemis traditionnels. Pour les Français, les Indiens sont l’intermédiaire indispensable d’un commerce florissant, ceux qui leur permettent, grâce à leur connaissance du pays, une exploration toujours plus poussée vers le coeur du continent. Et si les Blancs portent atteinte à la culture indienne, ce n’est pas par la violence, même s’il est certain que les autorités françaises ont peu de respect pour les sociétés réduites et peu développées, selon les standards européens : elles ne sauraient que servir leurs besoins. La dépendance économique, les épidémies, les réservoirs à fourrures qu’on doit aussitôt remplacer par d’autres, toujours plus lointains, ne sont que les conséquences, dont on ne perçoit sans doute pas les effets négatifs, d’un commerce auquel chacun veut participer. Quant à l’alliance militaire, elle va de soi.

Au début des années 1640, quand leur offensive commence, les membres de la Ligue iroquoise sont surtout des « pirates de la fourrure » qui s’emparent des flottilles de canots hurons descendant l’Outaouais vers Montréal, bien qu’à la même époque, d’autres membres de la Ligue commencent à attaquer les colons français chez eux. La position stratégique des Mohawks sur la rivière Richelieu leur permet en effet de ravager, avec une relative impunité, les rives de l’Outaouais et celles du Saint-Laurent. Pendant toute la décade, les Iroquois vont couper régulièrement le cordon ombilical du commerce de la fourrure, l’Outaouais et détourner leurs prises vers les comptoirs hollandais de 1’Hudson et d’Albany. Entrecoupée d’agressions et de trêves, la traite se poursuit tant bien que mal quand, vers la fin des années 1640, les Iroquois changent de tactique et décident d’abattre la Huronie.

En 1648, un millier de guerriers passent à l’attaque: l’un après l’autre, les villages hurons tombent; le seul endroit sûr est la mission des Jésuites à Saint-Joseph, près de la baie Georgienne. C’est là que se réfugient ceux qui choisissent de ne pas s’assimiler au vainqueur, comme c’est la coutume chez les Iroquois. Répit momentané: devant la menace qui augmente, on doit même abandonner la mission, dernier poste français en Huronie. Juifs errants de l’époque, les Hurons se réfugient partout autour des Grands Lacs, entre autres dans les tribus de leurs anciens partenaires commerciaux, les Ojibways. Trois cent Hurons chrétiens abandonnent définitivement leur pays et, suivant les Français, vont se mettre en sécurité à l’île d’Orléans. Un an plus tard, la majorité d’entre eux préféreront revenir pour s’assimiler aux Iroquois vainqueurs. Seul un noyau de résistants s’y refuse; après quelques années à Sillery, ceux qui restent s’établissent à Lorette, à quelques kilomètres de Québec.

La Huronie écrasée, la Ligue se tourne ensuite contre les alliés des vaincus: elle envahit l’Abitibi, remonte le Saguenay, traverse le lac Saint-Jean pour semer la terreur en territoire cri. Elle se rend même jusqu’à la baie James. En Nouvelle-France, aucun des 2 500 colons n’est à l’abri. Les Iroquois contrôlent les voies fluviales et la traite est interrompue. Le roi Louis XIV devra envoyer le régiment de Carignan pour que la paix soit signée. Malgré les accrochages continus jusqu’à la fin du siècle — la paix ne se fait totalement qu’en 1701, lors de la signature de la Grande Paix — le commerce reprend à la fin de la guerre, dans les années 1680.

Mais les temps ont changé; avec sa petite famille, le castor est un sédentaire; il n’émigre pas. Trappé sans relâche depuis les débuts de la colonie, il a presque disparu de la vallée du Saint-Laurent et de l’Outaouais. Lorsque la traite reprend, après la signature de la paix avec la Ligue, il faut aller chercher les fourrures beaucoup plus loin vers l’ouest, c’est-à-dire Michilimakinak et Sault Sainte-Marie. Durant les années qui suivent, les habitants du Saint-Laurent sont partout autour des Grands Lacs: c’est la grande époque des coureurs des bois et des explorateurs. Cavalier de Lasalle se rend même jusqu’en Louisiane. Les Indiens ne viennent plus aux grandes foires de Montréal; ce sont les Blancs qui vont chercher les fourrures sur place. Autour des Grands Lacs, ils font connaissance avec d’autres membres de la famille algonquine, dont les Ojibways, avec qui ils entretiennent de bonnes relations. Mais en dépit de ces excellents rapports commerciaux, les Français doivent affronter un nouvel adversaire, et de taille: la Compagnie de la baie d’Hudson.

Ce sont les coureurs de bois Radisson et Desgroseillers qui, les premiers, ont l’idée que le grand réservoir à fourrures de la baie d’Hudson serait plus facilement et plus rapidement accessible en passant par la baie elle-même, plutôt que par la longue route du Saguenay ou des Grands Lacs. Déboutés par les Français, ils se tournent vers le roi d’Angleterre qui leur accorde un navire et la permission de faire la traite dans la région de la baie James. Commerce profitable! Les Blancs, qui ont apporté pour 650$ de marchandises, achètent des peaux de castors pour une valeur de 90000$. Sans consulter les Indiens, il va de soi, le roi accorde à la Compagnie la concession des terres baignées par les rivières qui se jettent dans la baie d’Hudson: un immense empire qui représente à peu près 40% du Canada actuel.

Le territoire de la Baie d’Hudson

Il devient alors beaucoup plus avantageux pour les Cris de descendre les rivières de leur pays, qui se jettent dans la baie James, pour commercer au poste de la Baie, que de descendre au lac Saint-Jean, pour y obtenir des produits de seconde main. Les postes de la Baie drainent désormais les fourrures de la forêt boréale. Contrairement aux Français qui connaissent la forêt, les langues indiennes et les coutumes des différentes tribus, les commis de la Baie, souvent originaires d’Ecosse, ne quittent presque pas leur poste et s’aventurent rarement en forêt. Mais comme les Français autour des Grands Lacs, ils apprennent que d’autres tribus vivent plus loin à l’ouest, les cavaliers des Plaines. La lutte commerciale entre Français et Anglais pour ce territoire ne connaîtra pas de répit.

Armés par les commerçants et attirés par le bison, les Cris de la forêt commencent à se déplacer vers l’ouest. Ils y deviennent les mortels ennemis de la Confédération des Pieds-Noirs, qui regroupe des tribus différentes, mais de traditions et de langues semblables et qui partagent les mêmes croyances en un Etre Suprême dont le messager serait le soleil. Jusqu’à l’arrivée du cheval, au XVIIIe siècle, ces cinq tribus ont vécu pacifiquement dans les Plaines, pratiquant la chasse au bison. L’arrivée du cheval modifie l’équilibre, les Indiens sont plus mobiles, ils se rencontrent plus souvent et la compétition pour la nourriture augmente. En 1731, les Indiens des Plaines rencontrent aussi La Vérendrye venu établir des postes de traite dans l’ouest, mais qui se heurtera en 1743 à la formidable barrière naturelle des Rocheuses.

En 1750, dix ans avant sa chute, la Nouvelle-France s’étend du Labrador à la Louisiane, de l’Acadie aux Rocheuses. Les colonies anglaises, pour leur part, se sentent bien à l’étroit entre les Espagnols au sud, en Floride, l’état tampon de la Ligue iroquoise au nord et les Français de l’autre côté des Appalaches. Manquant de terres, adossés à l’Atlantique, ils ne peuvent que se tourner vers l’ouest, vers les Appalaches, et menacent ainsi de couper en deux l’empire français, isolant le Québec de la Louisiane.

Dans ce nouveau conflit, Anglais et Français s’efforcent de convaincre les tribus de se ranger à leurs côtés. Même si beaucoup demeurent fidèles à l’alliance française, en 1760, les dés sont joués, la Nouvelle-France a vécu, les Anglais sont maîtres de la colonie.

Ils connaissent mal les Indiens, et Amherst, ce gouverneur militaire, se montre particulièrement maladroit. Un de ses premiers gestes est de supprimer les cadeaux d’alliance qu’échangeaient les Français avec les tribus des Grands Lacs et qui constituaient une reconnaissance tacite de leur suprématie sur le territoire. Envahies par les colons anglais pressés de déborder dans les Appalaches, ces tribus se révoltent en août 1763. En quelques mois, un chef ojibway, Pontiac, obtient l’appui de 18 tribus, du lac Ontario au Mississipi. Les Indiens se rendent maîtres de sept des neuf garnisons à l’ouest du Niagara et forcent l’abandon d’un dixième fort. Malgré les sollicitations des Britanniques, les Canadiens français sont réticents à se battre contre leurs anciens alliés. Dans une première mondiale de guerre bactériologique, Amherst envoie aux Indiens des couvertures infestées de petite vérole. Après sept ans de guerre, Pontiac est finalement vaincu, mais la politique indienne d’Amherst est condamnée. Les Britanniques changent d’attitude, conscients que tout risque de violence est néfaste à la colonisation.

En 1763, la Proclamation Royale s’étend aussi au Canada. On reconnaît donc que les Indiens ont des droits sur le territoire et que ces droits peuvent être cédés contre bénéfice, par traité, entre le gouvernement et les nations indiennes. Cet acte légal sert encore de base, de nos jours, à la reconnaissance des droits territoriaux aborigènes, les principes qui y sont énoncés ayant été repris par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique.

La traite des fourrures n’avait pas été interrompue longtemps. Après Tadoussac, Montréal et les Grands Lacs, les commerçants cherchent, à l’ouest cette fois, un territoire vierge, pas encore piégé. La lutte commerciale faisant rage entre les marchands écossais de Montréal, aidés par leurs équipes de Canadiens français expérimentés, et les hommes de la baie d’Hudson. Ces derniers sont bien obligés de quitter leur poste de traite pour solliciter directement les tribus des Plaines et celles du pays déné, plus au nord. Les Blancs sont plus nombreux dans l’ouest et les postes de traite compétiteurs s’élèvent l’un en face de l’autre aux points commerciaux importants.

Le pays déné, autour du fleuve Mackenzie, est devenu le nouvel Eldorado de la fourrure; pour puiser dans ce nouveau réservoir, les hommes de la Baie engagent une chaude lutte contre ceux de la Compagnie du Nord-Ouest. Ceux-ci font face à un sérieux problème de logistique: pour aller chercher les fourrures des territoires du Mackenzie et de l’Arthabaska, il leur faut parcourir 2000 milles en canot depuis Montréal. Les canots chargés de fourrures en provenance du Mackenzie doivent partir aussitôt que le fleuve est libre de glaces. A l’autre bout de la route, c’est la même chose : aussitôt les voiliers transatlantiques arrivés de Londres sur un Saint-Laurent lui aussi dégagé de ses glaces, les canots de marchandises européennes quittent Lachine pour aller à la rencontre des gens de l’ouest.

Pagayant sans relâche dix-huit heures par jour, les voyageurs de Montréal et ceux du nord se rencontrent à Grand Portage, sur les bords du lac Supérieur, là où se fait la grande division entre les eaux qui conduisent vers l’Arctique, le Mississipi, la baie d’Hudson et le Saint Laurent. Les « mangeurs de lard » venus du Saint-Laurent échangent leurs ballots contre ceux des « hivernants », appelés ainsi parce qu’ils passent l’hiver dans l’ouest avec les Indiens.

L’éloignement des sources d’approvisionnement entraîne bientôt la suprématie de la Compagnie de la baie d’Hudson dans le commerce des fourrures. A cause de l’éloignement aussi, les mariages entre Blancs et Indiennes deviennent courants. Les « hivernants», Canadiens français ou Ecossais, n’ont pas le goût de revenir dans leur pays d’origine pour y apprécier les joies de l’administration britannique. Ayant pris des épouses indiennes, cries, dénées, sioux, pieds-noirs, ils s’installent à proximité des postes de traite et continuent d’y vivre lorsqu’ils se retirent. Leurs enfants, Métis, sont élevés autour des postes, dans la famille de leur mère ou quelquefois éduqués au Québec, dans la patrie de leur père. Plus vieux, ils s’engagent eux aussi dans la traite comme trappeurs, meneurs de canots, interprètes et surtout, comme fournisseurs de pemmican pour les voyageurs. A mi-chemin entre l’homme blanc et l’indien, les Métis élaborent un mode de vie qui combine les caractéristiques des deux. Cette double culture apparaît dans tout, depuis le vêtement jusqu’au loisir. Leur force cohésive prend sa source dans la chasse, au bison plus particulièrement. La grande chasse est l’événement le plus important de la vie des Métis, à laquelle participent des centaines d’entre eux; c’est un conseil para-militaire qui en assure l’organisation soignée, indispensable pour faire face au danger que repré sente un troupeau de bisons en mouvement. Ce conseil est l’embryon du Conseil des Métis, que Louis Riel aura l’idée de créer en période de troubles.

En 1800, 2000 Canadiens français et Métis travaillent en permanence à la traite dans l’ouest et fournissent la plupart des guides. Ils accompagnent Mackenzie lorsqu’il descend le fleuve du même nom — certain de déboucher dans le Pacifique — et que, déçu, il se retrouve dans l’Arctique. Il notera toutefois dans son journal la découverte de « small stoney flakes like petroleum». Métis et Canadiens français seront encore à ses côtés quand il atteint finalement le Pacifique, un an plus tard.

Entre les Rocheuses et le Pacifique, s’étend une longue bande de terre allant de l’Alaska au nord de la Californie. Au large du rivage, un chapelet d’îles. Des montagnes Rocheuses, coulent deux fleuves majeurs, le Fraser et le Colombia. Avec cette combinaison d’îles, d’embouchures, de fleuves, de baies et de criques, la côte est un des plus riches territoires poissonniers du monde. En fait, la mer assure plus de nourriture que les habitants de cette région ne peuvent en absorber. Un proverbe indien ne dit-il pas:

« Lorsque la mer se retire, la table est servie.» Des palourdes, des morues et des flétans, et le oulachon, si riche en huile qu’on peut non seulement l’utiliser comme nourriture, mais aussi comme chandelle. Mais, par-dessus tout, il y a les saumons qui remontent les rivières pour se reproduire en grand nombre et, au large, les baleines, phoques, otaries, loutres.

Par leur richesse, les peuples du Pacifique sont un cas particulier. Aucune agriculture, aucun animal domestique, mais les ressources de la mer si abondantes que la population, malgré sa densité, n’a pas à se préoccuper de se nourrir et peut, de ce fait, consacrer beaucoup de temps à l’élaboration d’une culture unique.

Réchauffé par des courants venus du Japon, le climat du littoral du Pacifique, quoique humide, n’est pas froid et la neige presque absente. Cela favorise la croissance des arbres et, en particulier, du cèdre. Ce bois tendre mais ferme, plein d’huiles naturelles qui lui permettent de durer très longtemps, sera un matériau privilégié par les peuples du littoral, à cause de sa longévité et de sa souplesse. Certains totems, ces mâts héraldiques sculptés dans le cèdre, par exemple, ont duré plus de cent ans. Ce bois qui, exposé à la vapeur, peut se courber sans rompre, permet aussi la fabrication de boîtes, d’ustensiles et même de vêtements, de couvertures ou de capes, faites de fibres tressées. Avec les troncs, on fabrique des canots géants, mesurant 18 mètres de long, portant trois tonnes métriques de cargaison, en plus d’une soixantaine de passagers. Ils voyagent le long des côtes, conduits par des navigateurs expérimentés.

Les Indiens habitant la côte du Pacifique n’ont en commun que la richesse et l’organisation sociale. Des guerres tribales régulières produisent des esclaves qui, avec le bas peuple et les nobles, forment les trois classes de la société de « nouveaux riches » du Pacifique. Chaque village, composé de maisons multifamiliales, est indépendant des autres collectivités, ce qui n’empêche aucunement les échanges. La vie sociale est très active. Des cérémonies et des fêtes marquent les principaux événements: naissance, première chasse, etc. On multiplie les assauts de prestige, puisqu’il faut constamment réaffirmer sa condition sociale et sa richesse. Ceci se concrétise dans une curieuse mais très importante manifestation: le potlach. Les chefs organisent ces potlachs dans leurs vastes maisons construites en planches de cèdre, dominées par leurs totems, au cours desquels ils distribuent de riches présents à leurs invités qui, par orgueil ou par vanité, font en retour une surenchère démentielle pour humilier leur hôte.

Bien avant Mackenzie, des Blancs étaient venus de l’est, plus précisément de la Sibérie, les Promyshleniki, cosaques trafiquants de fourrures. En 1741, au moment où La Vérendrye apercevait pour la première fois les Rocheuses, le bateau de Vitus Behring, qui laissa son nom au détroit, faisait naufrage à l’extrémité de la Sibérie. Les naufragés entendent alors parler d’îles situées à l’est et riches en fourrures, les Aléoutiennes. Aussitôt, d’île en île, les trafiquants s’emparent de la fourrure de loutre qui vaut une fortune sur le marché chinois de Canton et réduisent les Aléoutes en esclavage, les forçant à chasser pour eux. Ils imposent la langue russe et les missionnaires orthodoxes, envoyés spéciaux du tsar, débarquent en Alaska suivis par les premiers colons, pendant que l’avance russe se poursuit vers le sud, vers les tribus de la côte du Pacifique.

L’époque de la fourrure touche à sa fin. Le pays exploré d’un bout à l’autre, les Blancs vont s’installer partout. C’est dans cette période de colonisation par les Anglais que la répression des Indiens de l’ouest va prendre ses vraies couleurs. Au Québec aussi la colonisation envahit les territoires ancestraux des Indiens. Moins dure, totalement inconsciente des droits, us et coutumes des autochtones, elle sera tout aussi efficace à les refouler dans les réserves et à leur imposer la civilisation économique et religieuse des Blancs. Affaiblis par deux siècles de présence européenne, inférieurs en nombre et en moyens, les Indiens ne sont pas en mesure de résister. Les frontières des Etats sont tracées, l’Amérique est blanche.
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4. L ‘Assimilation, un droit, un devoir…

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D’alliés indispensables à la sécurité et au bien-être de la colonie, les Indiens vont devenir un poids inutile, une entrave au développement qui s’amorce. Progressivement dépossédés, Ojibways, Algonquins, Attikameks et Innus sont refoulés sur des réserves, territoires protégés contre l’appétit des colons, mais bien insuffisants pour faire vivre les Indiens.

Ce scénario se répète 50 ans plus tard, quand la nouvelle confédération, soucieuse de repousser sa frontière toujours plus loin à l’ouest, occupe les Plaines. On ne s’intéressera aux régions nordiques qu’à la toute fin du XIXe siècle et surtout au XXe. En dépit des tristes résultats que donnent les réserves dans le sud, on appliquera la même politique au nord.

Plusieurs administrations, différents courants de pensée, beaucoup d’argent et d’énergies se sont succédés, contredits, répétés, pour assimiler les Indiens.

Au Canada, c’est au milieu des années soixante qu’on constata l’ampleur de l’échec. La population indienne avait doublé depuis la guerre, le système d’éducation mis en place pour assimiler les Indiens craquait dangereusement et des organisations indiennes se créaient un peu partout. Quant à l’assimilation elle se faisait attendre.

En 1969, le gouvernement Trudeau essaie une autre stratégie : abolir de force le statut légal des Indiens et diviser les réserves. On veut faire ainsi d’une pierre deux coups. On se débarrasse, sur le dos des provinces, du coût de plus en plus considérable des réserves indiennes et on évite en même temps de regarder de trop près le problème des droits indiens dans le nord du pays convoité par les multinationales du pétrole et des mines. Encore une fois, c’est un échec. Non seulement les Indiens refusent à l’unanimité le Livre Blanc du gouvernement, mais la menace de disparaître légalement cimente, pour la première fois, leur unité.

La colonie anglaise: l’Est

En 1763, la couronne anglaise règne sur une colonie américaine en pleine expansion et sur une Nouvelle-France qu’elle a bien l’intention d’angliciser. Dans toutes les possessions britanniques en Amérique du Nord, la Proclamation Royale assure la protection des terres indiennes contre les colons et autres intérêts privés: la couronne seule peut signer des ententes avec les Indiens et acheter leurs terres. La Proclamation Royale va servir de base à tous les traités passés depuis entre le gouvernement et les Indiens du Canada. A l’époque, elle déplaît fortement, surtout aux commerçants et aux colons américains qui s’en moqueront souvent, surtout après la guerre d’indépendance.

Le gouvernement britannique confie au Bureau des affaires indiennes, sis dans l’Etat de New York, le soin de faire appliquer la Proclamation Royale à l’ensemble du territoire. Au début, les militaires de ce Bureau ont intérêt à ce qu’elle soit respectée, car les alliances militaires indiennes sont encore très importantes. Ainsi, lors du conflit qui oppose en 1812 les Britanniques et les Américains, la plupart des Indiens, fortement sollicités des deux côtés, restent neutres, sinon pro-britanniques. Après 1812 cependant les Indiens n’ont plus de valeur stratégique, car les guerres européennes sont terminées dans les colonies.

Avec le peuplement qui s’intensifie, dans le sud de l’Ontario et la vallée du Saint-Laurent en particulier, les Indiens sont de plus en plus envahis. Dans les vieilles réserves du sud du Québec, Kahnawake, Lorette, Bécancour, Odanak, la vie traditionnelle basée sur la chasse et la pêche devient quasi impossible, car elles sont situées trop près de Montréal, Québec et Trois-Rivières, centres en pleine expansion. Les forêts sont abattues par les colons, et les animaux sauvages disparaissent. Rejoints par les villes, les Indiens ne s’assimilent pas pour autant. Ceux qui le peuvent s’engagent dans les brigades de la fourrure et travaillent dans l’Ouest avec les Métis et les Canadiens français pour la Compagnie du Nord-Ouest. Quand, en 1821, celle-ci fusionne avec la Compagnie de la baie d’Hudson, la fourrure ne passe plus par Montréal. Elle perd donc de son importance dans l’économie de l’Est, qui se tourne de plus en plus vers l’exploitation forestière et le commerce du bois. Après avoir perdu leur intérêt militaire, les Indiens deviennent inutiles à l’économie nouvelle; ils l’entravent même.

Au Québec prend forme la grande croisade de la colonisation. Pour canaliser le besoin de mouvement de ces Canadiens français peu sédentaires qui, faute de terres et d’avenir au Québec, s’exilent massivement aux Etats-Unis, l’élite religieuse et bourgeoise lance « l’Appel du Nord». Dans les Laurentides, en Abitibi, en Mauricie, au Saguenay— lac Saint-Jean et sur la Côte Nord, les colons vont grossir les rangs des commerçants de bois et des bûcherons qui leur ont ouvert la voie en pays algonquin, innu, attikamek. Dans le sud de l’Ontario, le pays ojibway rétrécit, rogné par les agriculteurs anglais qui y construisent leurs fermes.

Les militaires des Affaires indiennes commencent à se demander sérieusement quoi faire avec les Indiens. La solution vient d’Angleterre. Propagé par des livres comme « La case de l’oncle Tom», un courant anti-esclavagiste secoue alors la mère patrie. Si les Etats-Unis ont des esclaves, l’Empire a des « natives» dans toutes ses colonies et leur situation se détériore: Indiens en Amérique, Maoris en Nouvelle-Zélande, Aborigènes en Australie, Zoulous en Afrique du Sud, etc. La tâche des militaires de l’Empire sera donc de changer ces « natives» en gentlemen britanniques, afin qu’ils puissent s’adapter et participer également au bien-être des colonies. Il ne peut y avoir de tâche plus noble, et les missionnaires, seuls autres Blancs qui ont leur mot à dire, sont entièrement d’accord. Convaincus que cette grande tâche d’assimilation serait l’affaire de quelques années, les militaires sont enthousiastes: on va faire de ces semi-nomades de parfaits cultivateurs fiers de leur petite propriété privée. Au Canada, c’est la première tentative sérieuse visant à assimiler les Indiens.

Pour y arriver cependant, il faut les préserver du mauvais exemple que représentent les Blancs installés à proximité: bûcherons, commerçants et fermiers qui, au grand désespoir des religieux, boivent, sacrent et font la fête. Dans ces territoires indiens déjà envahis par les Blancs, on décide de réserver pour les Indiens un coin de terre où, à l’exception du missionnaire et des militaires, les Blancs n’auront pas le droit de pénétrer. Evidemment, il faut convaincre les Indiens d’abandonner leurs anciens territoires de chasse et de pêche, mais en échange, l’administration s’engage à leur fournir la nourriture en attendant leur sédentarisation et le développement d’une économie agricole, ce qui ne saurait tarder. Quant aux missionnaires, considérant que les Indiens vivent pauvrement et qu’ils sont paresseux, ils ne voient que des avantages â la création des réserves: les Indiens travailleront la terre et se nourriront des produits de la récolte; il sera surtout plus facile de sauver les âmes de ces païens, on n’aura plus besoin de les suivre dans les bois.

Les premiers touchés sont ceux qui sont déjà à portée de main blanche. Le 30 août 1851, le gouverneur réserve des milliers d’acres un peu partout au Québec, y apporte quelques instruments aratoires et déclare aux Indiens éber lués: « Voilà, ce sont vos terres, ailleurs vous n’êtes plus chez vous. » C’est ainsi que sont créées les réserves des Algonquins à Maniwaki, celle des Attikameks sur le Saint Maurice, celle des Innus au lac Saint-Jean, celle de Restigouche pour les Micmacs et plusieurs autres. Ne sont cependant pas touchés par cette mesure les Innus de la Côte Nord, les Cris de la baie James et plusieurs autres groupes qui, dans les régions nordiques de l’Ontario et du Québec, continuent à vivre de chasse, de trappe et de pêche.

Devant l’avance implacable des colons, les militaires continuent d’appliquer les principes de la Proclamation Royale, à leur façon… Par exemple, au Québec, pas un traité n’est signé ; les Indiens sont parqués dans des réserves sans que soit négocié le transfert de leurs terres. En fait, le premier traité se signera dans le sud de l’Ontario, avec les Ojibways, au début du XIXe siècle.

Avec ou sans traité, les Indiens cèdent leurs droits à la couronne, en échange de paiements symboliques et d’une aide technique de la part du gouvernement. On leur concède généralement le droit de continuer à chasser et à pêcher sur leurs terres ancestrales, devenues terres de la couronne, pour autant que le développement le permet. Ces nouvelles réserves, les militaires se contentent de les administrer: on collecte pour les Indiens les fonds qui leur sont dus: on négocie pour eux l’achat ou la vente de terres adjacentes. Dans chaque réserve, il y a un représentant du Bureau des affaires indiennes qui contrôle à peu près tout, prend les décisions et effectue les transactions à la place des Indiens. La Loi des Indiens consacrera plus tard cette tutelle de fait.

Mais le programme de recyclage agricole, si beau en théorie, est un échec total: le budget est insuffisant et on est sans cesse à court d’argent; les instruments aratoires manquent; les autorités blanches se chamaillent continuellement et, comble d’ingratitude, ces Indiens nomades et chasseurs ne sont pas intéressés à devenir fermiers ; à la moindre occasion ils désertent leur terre pour la forêt.

Earl Grey écrit son amertume au gouverneur général Lord Elgin: « Less has been accomplished towards the civilization and improvement of Indians in Canada, in proportion to expenses incurred than has been done for the native tribes in any other colony. » . ( E. Palmer Patterson, 11. The Canadian Indian, a History since 1800, Collier-Macmillan ltd., 1972, p. 26) Ulcérés par l’échec, les militaires vont oublier les Indiens de l’Est jusqu’à la Confédération.

L’ Ouest

À part la petite colonie de Lord Selkirk établie à la Rivière Rouge depuis 1812, il y a peu de colonisation blanche dans les Plaines qui, jusqu’au milieu des années 1850, apparaîtront surtout comme un obstacle infranchissable à la civilisation. Un explorateur du nom de Palisser écrit même en 1857 «que ces vastes prairies dénudées n’accueilleraient jamais une forte population parce qu’on ne pouvait y faire du feu, faute de bois.» Pourtant, des changements s’opèrent qui feront de la colonisation de l’ouest un épisode dramatique de l’histoire canadienne.

Jusqu’en 1869, l’Ouest demeure sous l’autorité paternelle de la Compagnie de la baie d’Hudson. Le commerce de la fourrure y est très prospère, occupant Ecossais, Canadiens français, Indiens et Métis. Alors qu’aux États- Unis la conquête de l’Ouest, à la même époque, se fait dans la guerre et le sang, il se développe ici un nouveau peuple issu des Indiens et des Blancs: les Métis. Fondées sur le commerce et les liens familiaux, les relations sont bonnes entre les groupes, ou plutôt elles sont avantageuses.

Au milieu du XIXe siècle, 8 000 Métis vivent à l’est des Rocheuses, dont 5 000 dans la colonie de la Rivière Rouge. Car à partir du moment où la traite des fourrures, qui diminue, ne peut les engager tous, ils sont de plus en plus nombreux à s’installer sur des terres et à les cultiver. En plus de jouer un rôle économique, ils commencent à représenter une force politique. Dans cette colonie «privée», il y a bien un gouverneur qui représente la Compagnie; mais il ne peut donner force de loi à un projet qu’avec le consentement unanime du Conseil où siègent des Métis des deux langues, des Canadiens français et anglais — et des membres du clergé. C’est ainsi que, malgré les hauts cris de la Compagnie, les Métis peuvent troquer la fourrure avec la ville américaine de Saint-Paul, dans le Minnesota.

Plus à l’ouest encore, la civilisation des Plaines, dont l’économie est entièrement fondée sur le bison, approche de son déclin. Chassés sans répit par les Américains, les troupeaux diminuent, et le mode de vie des Indiens des Plaines en est modifié. Aux famines qui deviennent de plus en plus fréquentes, s’ajoutent les épidémies et les problèmes liés aux abus de l’alcool utilisé par les marchands américains comme monnaie d’échange. Mais les conséquences de ces changements ne sont pas encore apparentes, ou fort peu. Liés au commerce de la fourrure ou vivant de la chasse au bison, les Indiens des Plaines ne sont pas, comme leurs frères américains, pourchassés par des Blancs qui veulent leurs terres. Ils vivent encore librement selon leurs coutumes.

En 1867, le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse s’unissent pour former le Dominion du Canada. L’article 91 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique donne au gouvernement fédéral juridiction exclusive sur les Indiens et sur leurs terres. Il prend aussitôt en main les Affaires indiennes. Déjà au Québec, le fédéral doit créer de nouvelles réserves par suite de l’arrivée de colons dans des régions jusque-là épargnées: Natashquan, Oka, les Escoumins, Amos, etc.

Mais le plus gros défi qui se pose au jeune gouvernement vient de l’Ouest, région qu’il projette d’ouvrir à la colonisation. En effet, les scientifiques envoyés en éclaireurs dans les Plaines rapportent que le climat est meilleur qu’on ne le croyait pour l’agriculture; on rapporte aussi que les Métis ont d’excellentes relations avec les Américains du Minne-sota, ce qui renforce le désir du Canada de mettre la main sur ces terres, avant qu’elles ne puissent intéresser les Etats-Unis.

Dès 1867, le gouvernement canadien envoie à Londres G.E. Cartier et W. McDougall, ministre de la voirie, pour y négocier l’achat des terrains concédés à la Compagnie de la baie d’Hudson, 300 ans auparavant. L’intention d’Ottawa est de s’annexer tous les territoires administrés par un poste de la Baie. La Baie ergote un brin, puis cède gracieusement pour un million et demi de dollars et quelques privilèges, l’ensemble de son territoire. Il n’est cependant pas question de donner à ce nouveau territoire le statut de province, et encore moins de consulter les habitants, Métis et Indiens.

McDougall est nommé gouverneur et, par les États-Unis, seule route possible, les arpenteurs débarquent à la Rivière Rouge. Alors que les Métis divisent leurs terres comme au Québec (en bandes profondes le long d’un cours d’eau qu’on se partage), les arpenteurs divisent la terre en lots carrés, réservent les meilleurs pour eux-mêmes et leurs amis et ne se gênent pas pour dire aux Métis qu’ils devront céder la place aux Ontariens qui s’en viennent.

En 1867, les Métis sont plus de dix mille; ils ont conscience de former un peuple indépendant et ne se sentent aucun maître. Leur langue commune est le cri, le français ou l’anglais n’étant que des langues secondes. Après avoir lu dans le Nor’Wester —journal de la minorité ontarienne installée à la Rivière Rouge — « the indolent and the careless (eux-mêmes)… will fall back before the march of superior intelligence.» (3. George F.G. STANLEY, The Birth of Western Canada, Toronto, University of Ioronto Press 1961, p. 52.) et devant le comportement des agents fédéraux, ils ont bien des raisons d’être inquiets. Mais les hommes d’affaires et les politiciens d’Ottawa leur semblent encore bien loin.

Lorsque les arpenteurs du fédéral arrivent chez André Nault, celui-ci appelle à l’aide son cousin Louis Riel. Eduqué dans des écoles du Québec, Riel est de bonne ascendance: son père a été le chef de l’opposition aux lois de la Compagnie interdisant aux Métis de commercer avec les Américains. Sa mère, née de la première Blanche venue s’installer dans l’Ouest, est québécoise. Devant l’arrogance des fonctionnaires d’Ottawa, qui ne leur reconnaissent aucun droit sur les terres où ils sont établis depuis des années, les Métis, qui se considèrent ici comme dans leur pays, confient à Riel la tâche d’exposer leur position à Ottawa avant que le gouvernement ne prenne officiellement possession de ses nouveaux territoires. Quand, en 1869, la Baie cesse d’administrer sa colonie, Riel forme un gouvernement provisoire où sont représentés les Métis français et anglais, bien que ces derniers soient moins ardents à se défendre. Pour empêcher l’arrivée de McDougall, qui est entouré de son futur gouvernement — tous des Ontariens — les Métis érigent une simple barricade sur la route et préviennent le Canadien de ne pas pénétrer sur leur territoire sans l’autorisation du gouvernement provisoire. Meurtri, rongeant son frein, McDougall doit retraverser la frontière américaine. Ottawa hésite, commence à redouter les Métis, à prendre leur véritable mesure.  Quelques militaires anglais préviennent le Premier ministre que les Métis, grâce à la magnifique organisation de leurs expéditions dans la Prairie, à leur inégalable faculté de se suffire à eux-mêmes et à leur connaissance parfaite du pays, seraient des ennemis très redoutables.

En novembre, pendant que le gouvernement tergiverse, les Métis occupent sans effusion de sang Fort Gary, centre géographique et stratégique de la colonie. Après de longues discussions, ils produisent la Déclaration du Peuple des Territoires de Rupert et du Nord-Ouest. Le comité provisoire, reconnu comme seul gouvernement légitime et effectif de la colonie, est chargé « d’entamer avec le gouvernement canadien les négociations qui pourraient se révéler favorables à la bonne administration et à la prospérité de ce peuple.» A Ottawa, on n’est pas très heureux de la tournure des événements. MacDonald est choqué de voir ces « Métis impulsifs» lui tenir tête ; en même temps il commence à comprendre que pour gagner, il lui faudra négocier: « … il faut leur tenir la dragée haute jusqu’au moment où ils seront submergés par l’afflux des colons.» A la fin de décembre, Donald Smith, agent de la Compagnie de la baie d’Hudson, arrive en « messager de paix», bien qu’il n’ait aucun mandat officiel de négocier. Il inspire confiance et on l’écoute. Les Métis anglophones et francophones se rassemblent dans une même cause.

Au début de 1870, 1 000 délégués réunis à Fort Gary élaborent leurs demandes vis-à-vis du gouvernement canadien : une législature élue pour contrôler leurs propres affaires ; le droit d’élire des députés au fédéral ; la recon naissance du français et de l’anglais comme langues offi cielles ; des écoles, des églises. Pour assurer la protection de leurs terres, ils réclament finalement la confirmation des « coutumes, privilèges et usages existants». En somme, les Métis ont espoir de fonder dans l’Ouest une province dont le gouvernement serait basé sur leur mode de vie.

C’est à ce moment que se produit un incident qui sera lourd de conséquences : les Ontariens établis à la Rivière Rouge n’admettent évidemment pas le gouvernement métis. À la suite d’une agression — ou d’une tentative de meurtre, ce n’est pas clair — sur la personne de Louis Riel, leur leader est condamné à mort par un jury métis et fusillé le 4 mars 1870. L’Ontario ne pardonnera jamais à Riel la mort de ce dénommé Scott. En temps ordinaire, la bonne société orangiste n’aurait jamais accepté de recevoir dans ses salons cet Irlandais protestant et grossier; mais les circonstances en firent un martyr du progrès dont le seul nom soulevait les passions.

Les négociations des Métis et du gouvernement aboutissent finalement à l’adoption, le 15 juillet 1870, du Manitoba Act qui satisfait presque toutes les demandes. Riel est heureux, mais sa victoire est bien éphémère: le nouveau gouverneur arrive, accompagné de 1 200 soldats qui doivent protéger la colonie contre les Indiens.., et dont plusieurs rêvent de venger Scott. Riel doit s’enfuir vers les Etats-Unis; en dépit du fait que le fédéral avait promis son pardon aux rebelles, l’Ontario refuse le sien à Riel. Il l’obtiendra finalement en 1875, mais à la condition de prolonger son exil de 5 autres années. Absent, il est élu trois fois à Ottawa, mais ne pouvant y siéger, il est impuissant devant les violations successives des dispositions du Manitoba Act et devant le harcèlement des Métis par les Ontariens, qui s’installent dans son pays en nombre sans cesse croissant. Ceci augure bien mal des rapports de la nouvelle province avec le Canada.

La Loi des Indiens

Estimant que le Bureau des affaires indiennes ne s’acquitte pas de sa tâche, qui est de veiller à leur protection, les Indiens du Québec et de l’Ontario se regroupent dans une première organisation: le Grand General Council. Malgré les protestations de cette association, elle ne sera pas consultée lorsqu’en 1876 le Dominion vote une première Loi des Indiens.

Le sentiment des politiciens à l’époque n’a pas évolué: les Indiens n’ont aucune chance de survie face à l’industrialisation. En outre, il est clair que les Indiens ne sont pas encore prêts à vivre parmi et comme les Blancs (on ne se demande pas s’ils en ont le désir). On va donc les séparer systématiquement des autres Canadiens, en attendant qu’ils soient assimilés et qu’ils deviennent des citoyens utiles. C’est sur ces fondements que s’élabore la Loi des Indiens de 1876. Cette loi s’est appelée à l’origine (en 1876) L’Acte des Sauvages», qui devint en 1927 la » Loi concernant les Indiens ».

Aux États-Unis, 4000 lois et plus règlent les relations entre le gouvernement et les différentes tribus. Au Canada, une seule. Elle vise essentiellement à accélérer le processus d’assimilation. Elle consacre le fait que les Indiens ne peuvent prétendre préserver leurs territoires ancestraux et que l’avenir des nations indiennes doit s’inscrire dans le cadre des réserves où l’administration gouvernementale — chargée de les protéger — prendra toutes les décisions qui les concernent. Le pouvoir politique des Indiens ne pourra se situer que par réaction à l’égard de ces décideurs étrangers. Quant à leur économie, on n’y pense plus: privés du bison ou de leurs territoires de chasse et de pêche, les Indiens de la fin du XIXC siècle sont déjà pauvres.

Selon la loi canadienne, est considérée comme « personne » tout individu autre qu’un sauvage. La loi elle-même a 40 pages, 123 articles et traite de 22 sujets. Elle couvre la vie de l’Indien de la naissance à la mort. En fait, il est impossible d’exagérer l’importance de « la Loi des Indiens.»

Un  ancien surintendant de ce ministère écrivait: « Probably there is no other legislation which deals with 50 many and varied subjects in a single act. It may be said to deal with the whole life of a people.» Les Indiens doivent vivre dans les réserves prévues pour eux ; s’ils en sortent, ils ne sont plus considérés comme tels. Les réserves sont uniquement pour les Indiens et les Indiens sont uniquement dans les réserves. Là, sur ces vestiges de leurs anciens territoires expropriés, ils ne paient pas de taxe, mais les ressources de la réserve sont administrées par les Affaires indiennes qui, théoriquement toujours, doivent veiller aux intérêts de leurs pupilles. C’est donc le Bureau qui décide, dans le meilleur intérêt du groupe, et rien ne peut s’opposer aux décisions de ses fonctionnaires.

Par ailleurs, la loi indique qui est éligible pour voter aux élections du conseil de bande, dont la durée du mandat et les pouvoirs sont aussi prévus dans la loi. D’ailleurs il n’a pas beaucoup de pouvoirs, ce conseil de bande dont les réunions sont présidées par l’agent nommé par Ottawa.

Cette loi passée en 1876 subira une réforme en 1880 et, par la suite, quelques ajustements mineurs y seront appor tés. Ce n’est qu’en 1951 qu’elle sera entièrement refondue pour donner naissance à un nouveau texte. Mais de l’aveu même des fonctionnaires des Affaires indiennes, les changements effectués sont de peu d’importance puisque l’esprit de la loi n’est pas sensiblement modifié. A toutes fins pratiques, c’est toujours la même règle pour les Indiens d’aujourd’hui.

À l’époque de la Confédération, on est convaincu que la loi suspend les Indiens en dehors du temps et que le processus d’assimilation sera efficace et rapide. Cette même année 1876, dans son rapport annuel, le surintendant des Affaires indiennes écrit: « That it is clearly our wisdom and our duty, through education and every other means to prepare him for a higher civilization by encouraging him to assume the privileges and responsibilities of full citizen ship.»

Les procédures d’affranchissement témoignent de la confiance qu’avait le gouvernement de réussir la métamorphose de l’indien en citoyen ordinaire. Ainsi l’affranchissement volontaire est assez complexe, car il ne peut être question de laisser entrer dans le monde des Blancs les Indiens qui ne sont pas complètement assimilés. Par contre, il est automatique pour l’universitaire, qui ne saurait sortir de nos grandes écoles autrement que conquis par la pensée dominante.

« Qui prend mari prend pays» : les femmes indiennes qui épousent des Blancs sont automatiquement rayées du grand registre indien d’Ottawa, de même que leurs enfants. Au contraire, les Indiens épousant des Blanches ne voient pas leur statut modifié ; ces dernières et leurs enfants sont désormais considérés comme des Indiens. On a depuis oublié que c’est le fédéral qui a créé cette discrimination, malgré les protestations indignées du Grand Council de l’époque. Quand, dans les années 1960, les Indiens refusèrent qu’on abroge cet article, voulant avant tout qu’on modifie l’ensemble de la loi, Marc Lalonde peut déclarer en toute quiétude que le fédéral ne veut pas « imposer à la société autochtone les standards de la société blanche » (The Globe and Mail, Février 1978.),  laissant ainsi croire que les Indiens eux-mêmes favorisaient cette discrimination à l’égard de leurs femmes.

En éliminant les Métis de la Loi des Indiens, le gouver nement ignore un groupe important à l’époque, et qui n’a cessé de croître depuis, en partie grâce aux spécifications de la loi. Aucune protection, pas de statut spécial, pas de compensation pour les Métis qui, n’étant pas Indiens, n’ont pas de droits ancestraux, et n’étant pas Blancs, s’assimilent peu ou mal à la majorité.

La loi définit qui est Indien, qui ne l’est pas, qui ne l’est plus, et pour connaître l’évolution de cette population, le gouvernement recense les Indiens, les inscrit. Quand les fonctionnaires passent dans les réserves pour la mise à jour des listes, ceux qui sont absents pour la chasse, la pêche ou toute autre raison, ne sont pas inscrits. On se trouve donc avec des Indiens inscrits et d’autres non inscrits. Le jeu du fédéral consiste à diminuer autant que possible le nombre des Indiens inscrits sur ses registres.

Le dossier autochtone n’a jamais été une priorité pour les gouvernements ; jusqu’à récemment d’ailleurs, les ministres responsables devaient s’occuper, en même temps que des Indiens, d’un autre portefeuille plus important. En 1867, l’administration n’est pas reluisante: pour travailler au Bureau des affaires indiennes, les exigences sont aussi basses que les salaires. Le surintendant et son personnel sont souvent d’anciens militaires et ils sont souvent peu autonomes, à cause du peu de disponibilité du ministre responsable et des fréquents changements de tuteur que subit le Bureau.

Relevant du Secrétariat d’État en 1867, le dossier passe au Département de l’Intérieur en 1873. Autonome en 1880, il est rattaché aux Mines et Ressources en 1936, avant de passer sous l’égide du ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration (! !) et de devenir finalement le ministère des Affaires indiennes et du Nord en 1966.

Dès le départ, les entorses sont nombreuses: responsable de l’éducation des Indiens, le fédéral s’en occupe fort peu, laissant faire 1’Eglise. Rares sont les réserves où l’on trouve des écoles, car les Indiens sont engagés dans des activités qui ne demandent pas de scolarité et les missionnaires sont plutôt intéressés à sauver des âmes qu’à établir un système d’enseignement solide. Cette absence d’écoles se prolongera pendant des années et seuls les Indiens des Plaines, dont les traités mentionnent le droit à l’éducation, obtiennent des écoles. Dans ce dernier cas, les Affaires indiennes utilisent les fonds de la Bande pour payer des enseignants qui connaissent peu le milieu et cherchent surtout à inculquer une éducation « blanche» aux enfants.

Le fédéral dépense par contre beaucoup d’argent pour éliminer des coutumes «païennes», comme la danse du soleil dans les Prairies ou le potlach chez les peuples du Pacifique. Ces cérémonies religieuses agacent prodigieusement les fonctionnaires et les missionnaires qui réussissent à les faire interdire en 1884. Il est difficile de dissimuler cette manifestation pleine de panache qu’est la danse du soleil; celle-ci disparut donc dans les Plaines. Mais vers cette même époque commencent les pow wow, ces grands rassemblements de toutes les tribus. Phénomène nouveau, ils ne sont pas couverts par l’interdiction. Sur la Côte Ouest, échec également, le potlach devient underground. Personne n’insiste, car avec ces Indiens les problèmes se multiplient.

Quand la Colombie britannique rejoint la Confédération (en 1871, elle est une colonie indépendante où la Proclamation Royale n’est pas en vigueur. Ne connaissant pas les droits aborigènes, elle n’a jamais négocié avec les Indiens, même à l’époque où la ruée vers l’or du Fraser s’est soldée par une véritable invasion blanche. Après la Confédération, malgré les protestations des autochtones, la situation pourrit. Ceux-ci n’ont jamais signé la vente de leurs terres au gouvernement central et ce dernier a abandonné le dossier i la province qui refuse de s’en occuper. En conséquence, les Indiens sont sans protection, astreints à la politique des réserves sans privilèges de retour. Plusieurs fois ils ont fait le voyage à Ottawa ou à Victoria, en pure perte. Mais leur résistance ne se dément pas. Parmi les plus farouches, les Nishgas, petit peuple du nord de la province. Dès 1886, ils déclarent dans une pétition adressée à Ottawa qu’ils n’ont jamais été conquis, qu’ils n’ont jamais cédé quoi que ce soit de leurs terres, qu’ils habitent celles-ci depuis des milliers d’années. En 1887, ils sont à Victoria, on les réfère à Ottawa et, de là, à Londres. En 1890, le Nishga Land Committee entreprend une bataille juridique qui durera près d’un siècle, et au terme de laquelle la justice canadienne ne réussira pas à trancher la question de leurs droits.

Louis Riel

La rébellion

Les années 1880 verront la plus grave crise entre le Canada et les autochtones: la rébellion des Indiens et des Métis. Au fur et à mesure de son avance dans l’Ouest, le Canada signe des traités avec les Indiens. Ces traités portent des numéros selon les tribus: le traité n° 1 avec les Cris et les Ojibways au sujet du territoire du sud du Manitoba; le traité n° 6 avec les Assiniboines et les Cris; le traité n° 7 avec les Pieds-Noirs, etc. Ces ententes, par lesquelles les Indiens deviennent les « enfants de la Reine», Victoria, sont signées en grande pompe avec les Tuniques rouges — la Police Montée — on fait la fête, on fume le calumet de paix au son de la fanfare militaire… Les Indiens ont confiance dans la Police Montée: arrivée dans l’Ouest en 1873, elle s’est gagné leur amitié en les débarrassant des trafiquants de tous genres, Américains le plus souvent, qui hantaient les Plaines et étaient la cause de fréquentes escarmouches entre Blancs et Indiens, et parfois entre les Indiens eux-mêmes.

La Police Montée suit cependant de près les nombreux chefs qui, refusant de vendre la terre de leurs ancêtres, n’ont pas encore signé de traité. Certains, comme Big Bear, ont une grande influence et on s’en méfie; le climat est incertain, car plusieurs signataires refusent de demeurer à l’intérieur des limites des réserves. Rapidement, la situation devient explosive: les colons sont de plus en plus nombreux et les Indiens ne peuvent plus continuer à chasser le bison partout sur le territoire, comme avant. D’ailleurs, le bison est de plus en plus rare. En 1880, les derniers disparaissent, fauchés par les carabines à répétition de l’armée américaine qui est décidée à en finir une fois pour toutes avec les Indiens des Etats-Unis.

Sauf quelques chiens des Prairies, les Plaines offrent peu de gibier et les Indiens ont faim. On ne fait pas d’un chasseur un fermier accompli en quelques jours, d’autant plus que l’agriculture s’oppose à l’éthique des Indiens des Plaines: « Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un couteau et labourer le sein de ma mère? Mais, quand je mourrai, qui me prendra dans son sein pour me reposer ? »

C’est pourtant le plan que le fédéral a l’intention d’imposer. Les Indiens vont devenir agriculteurs, comme de nombreux immigrants européens que le chemin de fer déverse dans l’Ouest, dans leurs anciens territoires. Si certains chefs, comme Big Bear et Poundmaker refusent toujours de vivre sur la réserve, les autres Indiens, qui y sont retournés, constatent que les rations alimentaires promises arrivent au compte-goutte. Affamés, les Indiens volent la nourriture là où elle se trouve, chez les fermiers blancs. Le problème devient aigu quand, en 1880, le gouvernement central coupe le budget des rations alimentaires distribuées aux Indiens. Un fonctionnaire envoyé dans l’Ouest pour évaluer l’effet de telles mesures avait conclu, pour sa part, que les coupures ne poseraient aucun problème. La Police Montée essaie de maintenir l’ordre mais, se rendant bien compte que l’Ouest devient un baril de poudre, elle se joint aux agents du ministère et aux missionnaires pour essayer d’éveiller l’attention d’Ottawa. Les journalistes locaux vont jusqu’à évoquer le spectre d’un soulèvement possible; Ottawa fait la sourde oreille et les coupures sont maintenues.

Pendant que les colons qui ne cessent d’arriver fondent de nouveaux villages (Prince-Albert, Calgary, Edmonton, Saskatoon), la famine s’aggrave. Si les Indiens peuvent comprendre que la disparition du bison et leur prospérité perdue sont inéluctables, ils ne peuvent accepter de mourir de faim parce que des politiciens, qui ont le ventre plein, dérogent à leurs engagements. C’est alors qu’ils apprennent le retour de Louis Riel, rappelé des Etats-Unis par les Métis, dont la situation est aussi précaire.

Après 1870, beaucoup d’entre eux sont allés s’installer plus à l’ouest. Mais là encore, ils sont considérés comme de simples squatters sur les terres de la couronne; ils commencent à s’inquiéter devant l’éventualité de perdre de nouveau tout ce qu’ils possèdent. A leurs pétitions, Ottawa a répondu qu’on étudie la question et, comme quinze ans auparavant, on finit par leur envoyer des arpenteurs. En 1884, Gabriel Dumont, accompagné de quatre cavaliers, se rend au Montana pour demander à Riel de revenir aider son peuple.

Gabriel Dumont

Les demandes sont identiques à celles de 1869-1870; les méthodes de résistance aussi. Riel fonde un gouvernement provisoire et occupe Batoche. Mais la situation a changé: il ne résiste plus à une autorité plus ou moins légale, comme c’était le cas pendant la transaction des territoires de la Compagnie de la baie d’Hudson; il s’oppose au gouvernement du pays. C’est une rébellion; elle se généralise car, cette fois, les Métis sont appuyés par quelques nations indiennes, les autres leur accordant une certaine sympathie. A Duck Lake, les troupes mettent en déroute un détachement de la Police Montée, appelée pour rétablir l’ordre. Les colons apeurés doivent se réfugier à Prince-Albert. Réveil brutal à Ottawa: on veut, on exige une intervention immédiate. Du jour au lendemain, les rations alimentaires affluent dans les réserves qui ne sont pas révoltées. Les missionnaires tentent de neutraliser des chefs indiens prestigieux comme Crowfoot, le plus influent des Pieds-Noirs. Acheminés en moins de dix jours par un chemin de fer désireux de prouver au Canada son efficacité, des milliers de soldats accompagnés de volontaires se préparent à écraser la rébellion : 8 000 soldats sont mobilisés contre quelques centaines d’indiens affamés, de Métis mal armés, sans aucune artillerie lourde. Batoche est capturée, Louis Riel fait prisonnier et Poundmaker obligé de se rendre. Seul Big Bear demeure insaisissable; ce n’est que des mois plus tard qu’il se rendra calmement.

Riel est pendu, huit Indiens sont condamnés à mort et les deux chefs, Poundmaker et Big Bear, à la prison, d’où ils sortiront deux ans plus tard. Dans l’Ouest, le gouvernement élimine toute possibilité de résistance: on confisque les chevaux et les armes, on restreint les déplacements des Indiens à l’extérieur des réserves et on les soumet de force aux règlements du nouveau département des Affaires indiennes. Quant aux Métis, ils se dispersent dans les forêts du nord de la Saskatchewan, dans la vallée du Mackenzie et un peu partout autour des réserves indiennes. A l’Ouest, les Indiens et les Métis ne sont plus à craindre. Au chemin de fer, le gouvernement reconnaissant accorde 25 millions de dollars et 25 millions d’acres des meilleures terres du Nord-Ouest.

Le Nord

Plus au nord, dans la vallée du Mackenzie et au Yukon, le commerce des fourrures s’était poursuivi et les seuls Blancs à vivre parmi les Indiens dénés sont des commerçants et des missionnaires. A l’occasion, des géologues viennent passer quelque temps pour évaluer les richesses minières de la région à la demande du gouvernement ou de compagnies privées. Lorsque les prospecteurs découvrent de l’or au Klondyke, en 1896, aucun traité n’a encore été conclu entre Ottawa et les Indiens de la région, le territoire n’étant pas jugé intéressant. En 1901, cinq ans â peine après les premières découvertes d’or, 30 000 Blancs sillonnent le territoire déné, en nette violation de la Proclamation Royale. Ottawa se doit d’intervenir.

Le gouvernement fédéral ressort de la poussière les anciens traités signés avec les tribus de l’Ouest, pour en utiliser le modèle. Dans des conditions d’une légalité douteuse (on imite la signature des chefs), les envoyés gouvernementaux reviennent à Ottawa avec un traité, par lequel les Dénés semblent avoir cédé la partie de leur territoire qui va des Plaines jusqu’au Grand lac des Esclaves. Pendant un court laps de temps, l’autre partie, qui va plus au nord jusqu’au territoire des Inuit, n’intéressera personne. Mais les compagnies pétrolières n’ont pas oublié les « small flakes like petroleum» dont l’explorateur MacKenzie faisait mention dans ses carnets, et dès la Première Guerre mondiale, l’Imperial Oil explore le territoire déné. Ce n’est qu’après la guerre que le pétrole jaillit enfin à Fort Norman; c’est aussitôt le stampede dans la région. Les Blancs affluent et exploitent les Dénés qui sont décimés par les maladies « blanches », comme c’est habituellement le cas. Année après année, agents indiens, missionnaires et policiers avertissent le gouvernement du sort déplorable des Dénés, mais sans succès. Toutefois, aussitôt que les compagnies pétrolières confirment l’importance de leurs découvertes, il devient nécessaire de signer un traité. Encore une fois, la légalité en prend un sérieux coup: les envoyés du fédéral font croire aux Dénés qu’il s’agit d’un traité d’amitié que le fédéral veut passer avec eux. On imite la signature des chefs qui ne sont pas convaincus de la bonne foi d’Ottawa et les autres signent sans méfiance, en 1921, le traité n° 11, qui couvre le territoire compris entre le Granc lac des Esclaves et la limite des arbres, là où commence le pays inuit.

Ce n’est que beaucoup plus tard que les Dénés constateront qu’au terme de ce traité, ils sont censés avoir cédé tous leurs droits sur leur territoire, en échange de 5 $ par personne, de bricoles et de vagues promesses pour l’éducation de leurs enfants. C’est grâce à une loi encore étudiée de nos jours à la Haye comme un parfait exemple d’administration coloniale, qu’Ottawa gère le territoire supposément cédé par les Dénés. Un fonctionnaire, nommé par le gouvernement central et assisté d’une équipe entièrement composée de Blancs, s’occupe de l’administration des nouveaux Territoires du Nord-Ouest. Ils vont briser l’un après l’autre les engagements du traité, à commencer par l’essentiel : la mise de côté de réserves pour les Dénés. La situation va empirer avec la découverte des mines d’uranium. Puis les grands travaux qu’entraîne la construction de la route entre Edmonton et l’Alaska durant la Seconde Guerre mondiale vont couper en deux un des derniers grands troupeaux de caribou. Les Dénés touchent le fond. Cependant, ils n’ont toujours pas reçu copie du traité qu’ils ont prétendument signé. Le fédéral n’est pas pressé, convaincu qu’ils vont disparaître ou s’assimiler.

Leur territoire n’étant pas immédiatement exploitable, aucun traité n’est signé avec les Indiens et les Inuit qui habitent tout à fait au nord. C’est le cas du nord du Québec, du Yukon, du Labrador et, à toutes fins pratiques, de tous les territoires inuit. A ces exceptions près, qui couvrent 50% de la superficie du Canada, tous les Indiens sont «en cage» en 1921.

Le XXe siècle

Au début du XXe siècle, une génération après le passage de la Loi des Indiens, il devient évident pour tout le monde que la politique élaborée en 1876 se solde par un échec. Même si les conditions d’affranchissement volontaire ont été considérablement adoucies, les Indiens ne semblent toujours pas intéressés à devenir des Blancs. Ils sont pauvres dans leur immense majorité et leur milieu se dégrade. D’autres réserves sont créées pour les regrouper temporairement, mais le temporaire a tendance à devenir permanent. Pour assainir la situation, le Département des affaires indiennes décide de renforcer la loi.

En 1911, malgré l’opposition des Iroquois et du Grand General Council, le gouvernement adopte l’Oliver Act, qui lui permet d’exproprier les terres des réserves pour y faire passer des chemins de fer ou des routes. Après la Première Guerre mondiale, nouvel amendement: le surintendant peut maintenant, sans le conseil de bande, décider de la gestion des fonds de la bande pour améliorer la réserve etj louer des terres indiennes à des Blancs. L’opposition des Indiens est inutile: ils sont totalement dépourvus de pouvoir politique.

Pendant une courte période, de 1885 à 1898, les Indiens ont obtenu le droit de vote. Les Mohawks des Six-Nations, votant en bloc, en ont profité pour faire perdre son siège au député libéral de South Brant, à cause de la position de son parti sur la question indienne. Quand les libéraux reprennent le pouvoir, le droit de vote est aboli et les Indiens retournent dans les limbes politiques.

L’opposition entre le gouvernement central et les Iroquois grandit : c’est en pensant à l’un des leurs, Fred Loft — qui avait mis sur pied une organisation regroupant tous les Indiens du Canada pour s’opposer à l’Oliver Act — qu’Ottawa, en 1920, se donne le droit d’affranchir les Indiens de force.

Cela n’empêche pas les problèmes de se multiplier, comme en témoigne la querelle des conseils de bande, qui n’est pas éteinte à ce jour.

Dans l’esprit des Affaires indiennes, le conseil de bande devait permettre aux Indiens d’accéder un jour à la « démo cratie» municipale : éventuellement, les réserves pourraient être dissoutes et remplacées par des municipalités. Le gouvernement se heurte sur ce point aux Iroquois dont les chefs, héréditaires mais révocables et déposables, sont depuis toujoùrs choisis par les femmes des différents clans à l’intérieur de la Ligue iroquoise. En 1889, malgré l’oppo sition générale des Mohawks, le gouvernement réussit à imposer un conseil de bande à Akwesasne et à Kahnawake. Cependant, les chefs traditionnels gardent la confiance de la majorité des membres de la religion du mouvement Longhouse; ils réclament l’autonomie et la souveraineté iroquoise, dont le gouvernement fédéral ne veut pas entendre parler. En 1915, le conseil traditionnel des chefs décide d’arrêter toute coopération avec l’administration fédérale et de porter sa cause devant le roi.

Après la Première Guerre mondiale, Deskaheh, chef de la Ligue, se rend à Londres présenter le cas des Six- Nations. Le secrétaire colonial de l’époque, Winston Churchill, refuse de le rencontrer, la souveraineté iroquoise étant du domaine des Affaires intérieures canadiennes. Un incident donne cependant à ce voyage une importance qu’aurait pu lui dénier ce refus anglais : les Affaires indiennes ayant cru bon de recommander aux Affaires extérieures de ne pas émettre de passeports aux membres de la délégation iroquoise, celle-ci avait quitté le Canada avec des passeports iroquois. Partout en Europe, ils seront acceptés. Cette reconnaissance créa autour de ce voyage une publicité dont le Canada se serait évidemment passé. En 1924, 1931, 1933, les chefs de la Ligue iroquoise vont à nouveau traverser l’Atlantique pour proclamer leur souveraineté dans les capitales européennes, au grand dam d’un bureau des Affaires indiennes impuissant.

À l’Oliver Act s’ajoute, en 1920, une nouvelle loi qui oblige les enfants Indiens à fréquenter l’école, lieu idéal d’assimilation. Cette attitude est tellement officielle qu’un directeur d’école ontarien ne craint pas de s’adresser à son ministre en ces termes:
« These children require to have the Indian educated out of them, which only a white teacher can help to do… An Indian is always and only an Indian and has not the social, moral and intellectual standing required to elevate the Indian children who are quite capable of improvement.»

Grâce à des amendements, la loi est renforcée pour confier aux Affaires indiennes le rôle de veiller à ce que tous les enfants d’âge scolaire fréquentent l’école. Le gouvernement redoute en effet que les familles ne se plient pas à cette mesure et que cela ait une influence néfaste sur l’assiduité des écoliers.

Depuis longtemps, les Affaires indiennes ont oublié que leur rôle principal — d’après la Constitution — est de protéger les Indiens et leurs terres. En 1920 toujours, Duncan Campbell Scott, surintendant des Affaires indiennes, déclare devant un comité spécial de la Chambre des communes: « Our object is to continue until there is flot a single Indian in Canada that has not been absorbed into the body politic and there is no question and no Indian department, that is the whole object of this Bill ». L’assimilation est toujours une politique officielle, l’éducation n’est qu’un moyen de l’atteindre.

Dans le but d’éliminer les Indiens, on fait tout ce qui est possible pour miner les embryons de gouvernement local ou les formes d’autorité traditionnelles. Dans l’ensemble, on y parvient. La Loi des Indiens affranchissant automatiquement les diplômés universitaires, elle empêche les personnes plus qualifiées de devenir leaders de leurs peuples, ou du moins leurs porte-parole auprès des Blancs. Comment les Indiens peuvent-ils se regrouper quand une permission est nécessaire pour quitter la réserve, quand il leur est interdit de solliciter des fonds pour soutenir leurs revendications territoriales et quand encore l’agent fédéral peut interdire le paiement, à même les fonds de la bande, des frais de voyage pour les délégués d’organisation? C’est d’ailleurs par de telles méthodes que les Affaires indiennes ont réussi à faire disparaître le Grand General Council qui avait duré 66 ans. Dans les Plaines, les pow-wow, qui sont devenus les lieux de rassemblement de plusieurs tribus différentes, sont maintenant interdits sous prétexte qu’ils entravent l’entrée des Indiens dans le monde des Blancs. Pourtant les Indiens, urbanisés ou non, ne cèdent pas devant ces multiples pressions.

Ils sont devenus une minorité invisible, mais ils n’ont pas disparu. Chaque année, quelques dizaines seulement demandent leur affranchissement, et ce nombre demeure stable depuis la Confédération. Entourés de Blancs, la plupart gardent leur langue et l’essentiel de leurs traditions. Même les Hurons, presque isolés en Amérique du Nord, ont conservé leur langue jusqu’à la fin du XIXe siècle. Malgré leur échec avec les Indiens du sud, c’est avec confiance que les fonctionnaires se préparent à étendre leurs méthodes à ceux du nord, que le grand public découvre à la fin de la Seconde Guerre mondiale… à sa grande honte.

C’est la guerre qui a brisé l’isolement de ces Indiens, qui, jusque-là vivaient toujours de façon traditionnelle, de chasse et de pêche. Pour faciliter le ravitaillement de ses alliés russes, l’Amérique a ouvert l’Alaska Highway qui traverse le Yukon et le territoire Déné. On a également construit des aérodromes à Goose Bay, au Labrador et à quelques autres endroits. Comme toujours, les maladies ont suivi l’arrivée des soldats: la tuberculose, en particulier, fait des ravages. D’autres problèmes graves surgissent: le gibier quitte ses itinéraires habituels maintenant trop fréquentés ; le prix du castor s’effondre parce que la mode commence à accorder ses faveurs à de nouvelles fourrures. Constatant la situation déplorable des Indiens et des Inuit, les journalistes revenant du nord accusent les Affaires indiennes de négligence.

Il faut dire que depuis la grande crise, la pensée des citoyens canadiens a évolué au sujet de la responsabilité des gouvernements envers les personnes désavantagées, Indiens compris. Pourtant, ce n’est que devant la pression internationale que le gouvernement se décidera à élaborer une nouvelle politique des Affaires indiennes. Après la guerre, au moment où l’ONU siège à San Francisco, le délégué canadien, échauffé par la perspective de la guerre froide qui pointe entre les Russes et les Américains, accuse l’Union soviétique de discrimination face à ses minorités ethniques. Le délégué russe répond alors par une longue liste de personnalités et d’universitaires autochtones, sibériens et autres; il termine en demandant au délégué canadien combien de docteurs indiens ou inuit le gouvernement a formé, après un siècle de contrôle complet. Il n’y en avait pas une dizaine!

Certains changements commencent à voir le jour: on a fini par admettre que les organisations indiennes étaient là pour rester. En effet, la dissolution du Grand General Council n’était pas encore fêtée qu’une autre organisation surgit, cette fois formée des Indiens inscrits et des non- inscrits des réserves urbanisées du sud. Les Affaires indiennes croient désormais que, convenablement utilisées, ces organisations peuvent permettre le dialogue avec la population indienne, et surtout transmettre et faire comprendre les politiques officielles. On estime également que l’ancienne méthode consistant à oublier les Indiens dans l’espoir qu’ils s’assimilent a fait son temps, mais non ses preuves.

Après la guerre de 1939—1945, un comité conjoint du Sénat et de la Chambre des communes est constitué pour examiner la Loi des Indiens. Pour la première fois, ceux-ci sont consultés: ils déclarent vouloir rester une nation distincte et séparée plutôt que de devenir individuellement des citoyens de seconde classe sous la loi générale du pays. En 1946-1947, un conseiller indien est engagé pour la première fois, en la personne d’un avocat iroquois. On demande aux associations autochtones de faire des représentations. Quelques-unes se présentent, de l’Alberta, du Manitoba de la Colombie britannique, ainsi que les chefs héréditaires de Brandford et des conseils de bande. Mais le comité est beaucoup plus intéressé par le plan de l’anthropologue Diamond Jennes « Plan for liqui dating Canada’s Indian problem in 25 years. »

La nouvelle loi, adoptée le 17 mai 1951, ignore complètement les avis indiens et apporte peu de changements importants. Sont abolis les règlements qui interdisent le potlach et la danse du soleil; l’affranchissement automatique des universitaires est également supprimé. Quelques amendements importants sont apportés à la protection des terres indiennes et les pouvoirs du conseil de bande sont précisés, mais pas élargis ; Yves Thériault écrira à ce sujet : « Le conseil de bande n’a aucun pouvoir réel. Il se trouve dans la même situation que le gouverneur et les parlements lorsque le Canada était une colonie britannique. Aucune loi votée, aucune décision n’était valide sans l’approbation de Londres. Les conseillers et les chefs peuvent voter toutes les résolutions qu’il leur plaît; rien ne se produira si elles ne sont pas approuvées par Ottawa. Et les gens à Ottawa, qui approuvent, sont à des centaines, à des milliers de milles de cette réserve, ne l’ont jamais vue dans la plupart des cas, ne comprennent rien aux problèmes et prononcent leurs jugements dans un état béat d’ignorance .» (Maclean, avril 1967)

De ce fait, les conseils de bandes ne pourront jamais empêcher les Affaires indiennes de mettre en place un autre grand plan d’assimilation, car si la politique a un peu changé ses couleurs, le but reste le même. En 1954, le responsable des Affaires indiennes, J.W. Pickersgill, déclare: «There is no doubt that eventually we want the Indians to be completely emancipated and enfranchised and just be ordinary citizens.»

Le défi est de taille car si, de 1880 à 1940, le nombre d’Indiens est resté stable, tout change à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La population indienne
augmente; il ne s’agit pas ici du baby boom qui se manifeste à la grandeur de l’Amérique, mais des effets de la baisse de la mortalité infantile due à ces drogues miracles que sont les antibiotiques. Les réserves, même celles qui ont été créées peu de temps auparavant, débordent.

Par ailleurs, il faut aussi se demander comment assimiler efficacement ces Dénés, ces Cris, ces Innus, qui vivent toujours en nomades de chasse et de pêche dans la forêt boréale ; ils représentent tout de même la moitié de la population indienne du Canada. D’Ottawa, encore une fois, jaillit la lumière: si les Indiens n’entrent pas volontiers dans le monde civilisé, c’est parce qu’ils ont peur. Les Indiens du nord sont encore moins prêts que les autres à affronter un milieu qui ne leur semble pas accueillant. Il faut donc les préparer et, pour ce faire, fixer une fois pour toutes ces populations dans des réserves. Durant les années cinquante, on déporte les derniers nomades dans ce qui représente pour eux des camps de réfugiés. Ce n’est pas sans mal, car les Indiens refusent de se laisser mettre en cage. Mais là au moins, on ne crève pas de faim, puisqu’on y distribue les rations du fédéral. L’une après l’autre, les bandes se rapportent et, en 1957, même les plus irréductibles, les Naskapis, vivent en réserve. Leur histoire est d’ailleurs un bon exemple de ce qui s’est passé pour les peuples de la forêt boréale.

Les Naskapis ont longtemps résisté aux sollicitations des marchands, qui veulent en faire des trappeurs d’animaux à fourrure; ils préfèrent nettement leur vocation traditionnelle de chasseurs de caribous. Les années passant, les troupeaux diminuent et les Naskapis doivent se mettre à la trappe pour se nourrir. En 1830, la baie d’Hudson ouvre un comptoir à Chimo (Kuujjuak) sur la baie d’Ungava et encourage les Inuit et les Naskapis à y amener leurs fourrures. Plus le caribou diminue, plus les Naskapis trappent et deviennent dépendants des produits de la Baie: farines pour se nourrir durant la trappe, pièges en acier, cartouches et carabines. Au début du XXe siècle, une compagnie rivale s’installe à son tour à Chimo. Pour garder les premiers choix, la Baie s’installe à Fort Mackenzie, à cent milles au sud, où la suivent les Naskapis. Mais en 1946, la Baie ayant retrouvé son monopole, elle ferme Fort Mackenzje et concentre de nouveau toutes ses opérations à Chimo. Encore une fois, les Naskapis se déplacent.

Après la Seconde Guerre mondiale, le caribou a presque disparu et les Naskapis trappent, quand ils ne vivent pas à Chimo, dépendants de l’assistance sociale. Faute de mieux, on commence alors à leur dire qu’ils seraient plus heureux à Shefferville où ils pourraient travailler dans les mines de l’Iron Ore. Les Indiens sont d’abord réticents; ce site est juste au sud de leurs anciens territoires et empiète sur les terrains de chasse des Innus, avec qui les relations n’ont jamais été cordiales. Mais sur la promesse qu’on va rapidement les établir sur leurs anciens territoires à eux, les premiers Naskapis arrivent à Shefferville en 1957. On les envoie au lac John, sur un terrain qu’ils devront partager avec les Innus, à qui on a fait le même genre de promesses. Il n’y a pas de travail, les maisons construites pour les accueillir sont des boîtes en bois, sans eau courante, sans douche, sans toilette… Les Naskapis vivent toujours à Shefferville. Ce n’est qu’en 1980 que le gouvernement québécois, pour respecter ses engagements de la Convention du Nord-Est, décide finalement de les réinstaller dans leur pays d’origine. Quelque trente ans après les premières promesses, quelque dix ans après la signature de la Convention du Nord-Est, par laquelle ils ont renoncé à leurs droits sur leur territoire, les Naskapis auront finalement eu gain de cause.

Le regroupement des Indiens nordiques dans un lieu fixe n’est qu’une mesure préalable à l’assimilation. Eux aussi il faut les scolariser, toujours dans le but de faciliter leur intégration à la société blanche. Or, en dépit de leur attachement à une bande ou à une réserve, plusieurs familles de ces tribus continuent à passer les longs mois de l’hiver dans les bois, pour chasser. Ils n’en vivent pas, mais ils y trouvent une partie de leur nourriture et le plaisir de vivre à leur façon. Ces rythmes de vie et ceux de l’école sont inconciliables. On aurait pu faire comme les Danois au Groenland et permettre aux enseignants d’élaborer des programmes scolaires d’inspiration autochtone et d’utiliser en classe leur langue maternelle. Mais cette solution est écartée parce qu’elle ne respecte pas les objectifs d’intégration.

Au Canada, l’école devient simplement obligatoire pour tous les jeunes Indiens, y compris ceux du Nord, quitte à ce que les Indiens modifient en conséquence l’organisation de leur vie. On désigne même un « agent de surveillance», à qui le ministère confère le pouvoir de mettre en détention un enfant qu’il a des « motifs raison nables de croire absent de l’école», en employant autant de force que l’exigent les circonstances (Loi des Indiens du Canada, art. 119, alinéa 6).

Il n’est évidemment plus question pour les parents d’amener leurs enfants avec eux dans les bois pendant l’année scolaire, comme ils en avaient l’habitude, et de leur raconter les légendes et l’histoire de leur peuple et les liens de parenté qu’ils ont tous avec la terre. Maintenant, ils hésitent à partir seuls. Certains décident de rester, tournent en rond sur la réserve, sans emploi, mais ainsi ils voient leurs enfants. D’autres partent, pour des périodes de plus en plus courtes. L’organisation de la chasse est perturbée, car, tout autant que la trappe, elle nécessite une étroite collaboration entre l’homme et la femme. Le premier rapporte la peau, mais ce sont les femmes qui nettoient, tannent, tendent les peaux, etc. D’autres groupes s’organisent pour la chasse, et, pendant que les aînés et les tout petits enfants s’enfoncent dans les bois, de plus en plus de femmes, mères d’enfants d’âge scolaire, restent seules sur la réserve, souffrant de cet isolement. C’est un dur coup porté à l’organisation sociale et familiale des Indiens du Nord.

Dans les réserves qui sont assez proches des villes, on envoie les enfants à l’école des Blancs où, comme d’autres avant eux, ils apprennent le martyre des missionnaires canadiens, Jogues, Brébeuf, René Goupil, sans oublier le massacre de Lachine. En même temps que les écoliers canadiens, ils doivent supporter qu’on leur dise que leurs ancêtres étaient fourbes et cruels, leurs parents complètement inutiles et eux-mêmes, dont les succès scolaires ne sont pas retentissants, de parfaits ingrats devant la chance que leur donne le gouvernement fédéral.

Pensionnats autochtones

Quant aux enfants qui demeurent trop loin des écoles blanches, on leur impose un des régimes les plus anti- pédagogiques qui soient: les pensionnats indiens. On en crée un à Sept-Îles en 1952, un autre à Amos, et d’autres un peu partout au Canada. C’est ainsi que les Cris de la baie James se rendent dans le nord de l’Ontario, ou à Sault Sainte-Marie, où ils sont regroupés pendant dix mois. Dans ces pensionnats, on leur impose à la lettre le programme scolaire de l’Ontario. Cet exil brutal pour un enfant de 10 ans devient tragique lorsqu’il doit faire face à des professeurs racistes, qui le punissent quand ils le sur prennent à parler sa langue maternelle. Un de ces enfants a fait la manchette de l’actualité, par sa fugue tragique qui s’est terminée dans les bois du nord de l’Ontario, où il est mort de froid. Il voulait rentrer chez lui.

Loin de sa famille pendant de longs mois chaque année, l’enfant oublie comment chasser, pêcher ou trapper, art qu’il ne peut apprendre que pendant sa « visite » d’été. Les enfants étant de plus en plus coupés de leurs familles, les liens familiaux se relâchent. On peut lire dans le plus pur style « Indians Affairs» de ces années, le commentaire suivant publié dans L’indien entre deux mondes: « De même un bon nombre de parents attachent plus d’importance à ce qu’on apprend au foyer qu’à ce qui s’enseigne à l’école. Il leur déplaît qu’à leur retour, les enfants ne se conduisent parfois plus comme des Indiens, qu’ils ne connaissent rien des occupations traditionnelles de la chasse et de la pêche, qu’ils méprisent la mentalité de leurs aînés et la culture indienne. » (Publication du ministère des Affaires indiennes.)

À la fin des années 1950, à l’exception du petit groupe innu de Saint-Augustin, loin sur la Basse Côte- Nord, il n’y a plus d’Indiens nomades. Les grandes déportations sont terminées, tous vivent principalement dans les réserves. Les parents reconnaissent de moins en moins leurs enfants scolarisés et plus du tout leurs territoires de chasse, où ils rencontrent des géologues et des ingénieurs forestiers presque aussi souvent que des orignaux. Les Indiens sont sans travail sur la réserve, leurs traditions s’effilochent, mais ils refusent de perdre le peu qui leur reste pour émigrer vers la ville. Certains n’ont pas le choix: les femmes indiennes chassées par un mariage «blanc», leurs enfants, les Indiens sans statut et les quelques Indiens qui croient aux vertus de l’assimilation.

Le fédéral reste optimiste: il augmente quelque peu les pouvoirs des conseils de bande en vue de leur transformation éventuelle en conseil municipal présidé par un maire. Confiant dans l’assimilation, il passe par-dessus la volonté des conseils de bande, pour commencer à transférer aux provinces des pouvoirs qui leur reviendront automatiquement quand les Indiens seront devenus de simples citoyens. Alors qu’en 1958, 20% seulement des enfants Indiens fréquentaient des écoles blanches provinciales, en 1965 il y en a 50%.

Dans son deuxième et dernier rapport déposé en 1961, le Comité conjoint de la Chambre des communes et du Sénat, qui étudie depuis 10 ans la situation, écrit: «The time is fast approching when the Indians people can assume the responsibility and accept the benefits of full participation as canadien citizens ».

Au milieu des années soixante, on constate l’ampleur de l’échec. La population indienne a doublé depuis la guerre, le système d’éducation mis en place pour assimiler les Indiens craque dangereusement et des organisations indiennes se créent un peu partout. Quant à l’assimilation elle se fait attendre.

En 1969, le gouvernement Trudeau essaie une autre stratégie : abolir de force le statut légal des Indiens et diviser les réserves. On veut faire ainsi d’une pierre deux coups. On se débarrasse, sur le dos des provinces, du coût de plus en plus considérable des réserves indiennes et on évite en même temps de regarder de trop près le problème des droits indiens dans le nord du pays convoité par les multinationales du pétrole et des mines. Encore une fois, c’est un échec. Non seulement les Indiens refusent à l’unanimité le Livre Blanc du gouvernement, mais la menace de disparaître légalement les oblige à s’organiser et à s’unir.

Jusqu’alors, il n’y avait aucune unité indienne. D’ailleurs, le mot Indien est aussi vague que le mot Européen, Africain ou Asiatique ; il recouvre l’ensemble d’un continent. Ainsi, au simple point de vue de la langue, on compte, au Canada seulement, 10 familles linguistiques regroupant 54 langues différentes. Pour illustrer ce fait, disons que le français, le chinois, l’arabe appartiennent à trois familles linguistiques différentes. Le gouvernement Trudeau échoue sur toute la ligne. Les Indiens fondent le National Indian Brotherhood, remplaçé depuis par l’Assemblée des Premières Nations. Désormais, même le fédéral n’ose plus dire que l’assimilation des Indiens est un droit, encore moins un devoir. Le printemps indien est commençé.

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