Fin de cycle

Aux origines du malaise politique québécois
Mathieu Bock-Côté
Boréal

« Il faut revenir sur la crise des accomodements raisonnables en tant que révélateur des problèmes politiques du Québec actuel. […] elle a plutôt témoigné de la crise du multiculturalisme à la québécoise tel qu’il s’était imposé depuis le référendum de 1995. On le sait, traversé par la mauvaise conscience générée par le discours de Jacques Parizeau sur l’argent et le vote ethnique le soir du vote, le mouvement souverainiste, […] a progressivement renoncé à toute défense de l’identité québécoise et de la majorité historique qui la porte. Il fallait désormais passer le test du multiculturalisme pour pouvoir se réclamer d’un souverainisme d’ouverture et d’inclusion. L’intelligentsia souverainiste a joué un rôle de premier plan dans cette reconstruction thérapeutique de l’identité québécoise, […] Au nom de l’ouverture à l’autre, on a cherché en fait à vider la nation de sa culture et de son histoire, en faisant de la majorité francophone une communauté parmi d’autres dans une société refondée sur le principe de l’égalitarisme identitaire. […] on a surtout voulu diaboliser tout nationalisme majoritaire fondé sur l’histoire, la culture et la langue, apparemment inconciliable avec les exigences morales d’une démocratie pluraliste. Au nom du nationalisme civique, il fallait définir l’identité québécoise dans la seule perspective de la Charte des droits et libertés, désormais investie d’une charge morale et identitaire presque sacrée. »

[…]

« De manière plus générale, les Québécois demandent à leur gouvernement d’affirmer leur identité non plus seulement contre le gouvernement fédéral, […] Le sentiment d’aliénation identitaire des Québécois est désormais canalisé moins vers le Canada anglais que vers leurs propres élites qui implantent de force un multiculturalisme d’État inversant le devoir d’intégration et transformant leur société en laboratoire du multiculturalisme mondialisé. »

[…]

L’appel au sens commun

« Il s’agit en fait de remettre le Québec en mouvement de façon qu’il rompe avec un consensus progressiste qui l’asphyxie dans la rectitude politique et qui l’empêche de se donner un nouvel élan collectif. »

[…]

« On l’a constaté avec la crise des accomodements raisonnables, le multiculturalisme ne trouve preneur qu’auprès de certains milieux qui se présentent comme la classe éclairée de notre société. Alors que le multiculturalisme passe dans l’intelligentsia pour une forme d’ouverture à l’autre et à la diversité […] il prend l’allure d’une dépossession identitaire et d’une négation des droits de la majorité d’accueil dans les classes moyennes et populaires. »

[…]

« Encore une fois, on voit que c’est moins un pays que souhaitaient fonder les souverainistes qu’une société. La souveraineté devait accoucher d’un pays écologique, solidaire, féministe, social-démocrate, et ainsi de suite. Ces valeurs devaient avoir un caractère fondateur pour le nouvel État et devaient même s’inscrire dans sa constitution, comme si la gauche souverainiste voulait confisquer les institutions du nouvel État et les mettre au service exclusif de sa vision de la société. On ne sera pas surpris de voir que ceux qui ne s’en réclament pas ont fini par se détourner de la cause nationale, au point même, quelquefois, d’exprimer à son endroit une authentique exaspération. Le souverainisme ne serait-il finalement que la poursuite du progressisme par d’autres moyens? »

[…]

« Il ne viendrait jamais à l’esprit des leaders du souverainisme officiel de contester les nombreux discours portant sur la « discrimination systémique » dont seraient « victimes » certains « groupes minoritaires ». Il viendrait encore moins à l’idée des leaders du souverainisme officiel de remettre en question la bureaucratie de la diversité de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et les nombreux lobbies identitaires qui gravitent autour d’elle. »

[…]

« En somme, depuis quarante ans, les intérêtes corporatistes du Québec progessiste ont naturellement trouvé dans le Parti québécois leur vecteur politique privilégié. […] Est-ce seulement par fédéralisme obstiné que bien des Québécois ont refusé la souveraineté? N’ont-ils pas plutôt refusé lesouverainisme tel qu’il concevait et présentait un Québec souverain? »

[…]

« Rédigé dans les mois qui ont suivi les élections fédérales de 2006, après la percée du Parti conservateur à Québec, et divulgué publiquement par Antoine Robitaille en pleine crise des accomodements raisonnables, le rapport Alarie montrait comment la « frénésie gauchiste » du Bloc avait provoqué la fuite de sa base conservatrice dans plusieurs régions rurales et semi-urbaines. Hélène Alarie y soutenait que « ce qu’on pourrait appeler le « modèle montréalais » et qui s’avère de plus en plus un boulet pour le Bloc québécois dans [la région de Québec] » était à l’origine de la déroute du Bloc. »

[…]

« Si le Bloc a d’abord pris forme dans les suites de Meech à la manière d’un grand rassemblement national […], il a lentement dérivé vers la gauche pour en devenir son expression la plus militante sur la scène fédérale. Plus encore, sous la direction de Gilles Duceppe, le Bloc s’est non seulement déplacé sur sa gauche, mais il a expulsé par vagues successives les éléments plus conservateurs de ses rangs. Hélène Alarie disait, dans son rapport confidentiel à la direction du Bloc, Ni mystère, ni énigme. Surtout pas « mou » si « tranquille ». Ou comment le modèle montréalais ne passe pas à Québec, remis au lendemain des élections fédérales de 2006 : « Posons-nous franchement la question. Quelle chance aurait eu un nouveau candidat hypothétique de faire carrière au Bloc, à supposer qu’il en eût envie, s’il prônait – disons pour simplifier – de vieilles valeurs morales? » On devine la réponse : aucune. Sur le plan électoral, le Bloc n’élargissait plus la coalition souverainiste comme il le faisait au moment de sa fondation : il favorisait son repli vers le seul électorat progressiste. »

[…]

« Cette dérive à gauche n’était pas sans causer des problèmes significatifs, comme le notait Normand Lester au moment de la commémoration des vingt ans de la présence du Bloc à Ottawa, en écrivant que « Gilles Duceppe doit accepter qu’une majorité de son électorat se situe à sa droite. Il dirige un « rassemblement pour l’indépendance nationale ». Pas un NPD-Québec. Difficile sans doute pour un ancien militant d’extrême gauche et un ancien organisateur de la CSN. Le BQ doit être autre chose que le sénat de la CSN.Il doit diversifier le recrutement de ses députés. » Richard Martineau se demandait quant à lui si « le Bloc est […] d’abord et avant tout un parti INDÉPENDANTISTE, ou une branche francophone du NPD dont la mission première est de défendre les valeurs de gauche à travers le Canada. » Si la comparaison entre le Bloc et le NPD revenait si souvent sous la plume des chroniqueurs et autres analystes de la politique québécoise, c’est qu’elle était exacte. On sait à quoi cette dérive aboutira. »

[…]

« Évidemment cette confiscation du souverainisme fédéral par son aile la plus progressiste porte à conséquence dans la formulation de la question nationale. On le sait, le Bloc a remanié considérablement l’argumentaire souverainiste : à travers le discours sur les « valeurs québécoises », il a investi l’identité nationale d’un ethos progressiste qui amenait les souverainistes à s’imaginer un Québec souverain à la manière d’un laboratoire des innovations sociales les plus « avancées », sur le plan moral comme sur le plan social et même sur le plan économique, ce que confirmait d’ailleurs récemment Pierre Paquette dans une contribution au renouvellement de la pensée souverainiste, en invitant cette dernière à se réapproprier l’idéal d’un certain planisme économique, l’indépendance devant permettre un approfondissement du modèle québécois. Dans sa plus simple expression, le Bloc invitait le Québec à quitter le Canada parce que le premier serait à gauche alors que le second serait à droite, parce que le premier serait progressiste alors que le second serait conservateur. »

[…]

« De manière plus générale, on pourrait dire que le Bloc a servi de laboratoire à la mutation de la gauche souverainiste, passée d’un préjugé favorable envers les travailleurs au préjugé favorable envers les minorités – on pourrait aussi parler plus exactement d’un préjugé défavorable envers la majorité. Le Bloc a été le laboratoire politique du multiculturalisme à la québécoise. »

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